Archives du mot-clé Santiago

Au Chili, marcher pour avoir le droit d’avorter

Au Chili, chacun sa façon de célébrer la Journée Internationale des droits de la Femme. Les maires de certaines municipalités décident par exemple d’offrir une machine à laver en guise de prix d’honneur à cette occasion, ce qui n’est pas sans créer la polémique.

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

« Pour un 8 mars sans avortement clandestin »

A Santiago, certains avaient une toute autre idée en tête. Vendredi 6 mars, avec un peu d’anticipation sur la date officielle, ce sont plusieurs milliers de personnes (plus de 5000 participants sur l’événement Facebook) qui ont répondues présentes à l’appel du collectif de coordination « Féministes en Lutte » pour une manifestation intitulée Marche «Pour un 8 mars sans avortement clandestin ». L’occasion de rappeler que le Chili reste l’un des derniers pays au monde à prohiber strictement l’avortement, qui ne peut être réalisé quels que soient les motifs.

Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cette législation est un des héritages subsistant de la dictature : autorisé à des fins thérapeutiques en 1931, la modification du Code Sanitaire chilien en 1989, sous Pinochet, a entrainé l’interdiction de l’avortement. Aujourd’hui, une femme qui décide d’y avoir recours ou un médecin qui pratique une IVG encourent tous deux de 3 à 5 ans de prison. Retour sur les débats de ces dernières années.

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Bataille de popularité entre l’Eglise et la Présidente

La situation pourrait être en passe d’évoluer sous peu, si l’on en croit la volonté de la présidente de la République. Michelle Bachelet, également ancienne responsable à la tête de l’ONU Femme de 2010 à 2013, a déposé un projet de loi au Congrès le 31 janvier dernier, qui viserait à dépénaliser l’IVG en cas de viol, de non-viabilité du fœtus ou de danger pour la vie de la mère. Même s’il apparaît certain que ce projet n’en est qu’au début de son processus législatif et va être soumis à de nombreuses modifications, il s’agit d’une avancée considérable sur le sujet. Après avoir mis l’accent sur l’accès à la contraception, et notamment à la pilule, lors de son premier mandat, cet autre thème semble devenir le nouveau cheval de bataille de la présidente.

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Malgré tout, le débat sur le sujet reste houleux et complexe. En effet, l’Eglise et les partis conservateurs jouissent encore d’une grande popularité. Mais certaines polémiques récentes semblent avoir sensiblement atteint l’opinion publique. En 2013, le cas d’une jeune fille – ou plutôt une enfant – de onze ans, connue sous le nom d’emprunt de Belen a choqué le pays entier : violée par son beau-père, elle a été contrainte de mener à son terme la grossesse issue de ce viol, malgré la non-viabilité attestée du fœtus. En novembre de l’année passée, c’est lors d’une même affaire que s’est réouvert le débat sur l’avortement, après l’accouchement d’une adolescente de treize ans, également tombée enceinte après un viol, et dont l’enfant n’a pas survécu.

Entre 60 000 et 70 000 IVG clandestines par an

Un autre argument qui pousse à la modification de la législation est celui des inégalités. En effet, un pays où l’avortement est interdit ne signifie en rien que celui-ci y est absent. Au Chili, les IVG clandestines sont légion (entre 60 000 et 70 000 par an, d’après un rapport de l’ONU de l’année passée). Mais selon leurs ressources économiques, les femmes n’encourent pas le même danger pour leur santé. C’est d’ailleurs une déclaration sur ce thème qui aura coûté sa place à la précédente Ministre de la Santé le 30 décembre dernier. Celle-ci a en effet déclaré lors d’une interview que « dans toutes les cliniques privées [riches] de ce pays, beaucoup de familles conservatrices ont fait avorter leurs filles. »

« Les personnes les plus fortunées n’ont pas besoin de lois, parce qu’elles ont les ressources ».

Helia Molina a par la suite ajouté qu’elle ne regrettait pas ses paroles, quand bien même celles-ci l’auront poussée à présenter sa démission.

Un manifestant portant un t-shirt "Avorter librement ou mourir" lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Un manifestant présente un marcel « Avorter librement ou mourir » lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cependant, malgré une formulation malheureuse, l’ancienne ministre a bel et bien dénoncé une réalité. Sous prétexte d’une opération de l’appendicite et avec des moyens conséquents, il est effectivement possible d’obtenir une IVG dans une clinique privée. Pour les autres, il faudra alors se procurer des médicaments abortifs au marché noir, à travers Internet ou le bouche-à-oreille. Et avorter seule, à la maison avec les risques physiques et psychologiques que cela engendre. Se rendre à l’hôpital n’est envisageable qu’en cas d’urgence vitale, par peur des dénonciations.

« J’étais terrifiée, seule, avec les comprimés […]. Ce fut horrible, terrible, épouvantable » témoigne Laura[1], jeune femme ayant avorté clandestinement à l’âge de 26 ans.

Pour Alexandra, « Recourir à l’avortement est douloureux, et plus encore dans les conditions d’illégalités et de risques qui sont celles au Chili. J’ai eu très peur, sur une échelle de 1 à 10, ce serait un 10 ». Certaines ont dû faire face à des saignements pendant plusieurs mois. D’autres risquaient l’infection et se sont résolues à se rendre à l’hôpital, ce qui a rajouté à l’expérience déjà traumatisante. Toutes les femmes interrogées se déclaraient en faveur de la légalisation. Des témoignages extrêmement durs à entendre, en tant que jeune femme française et disposant de ce droit sans condition.

 

"Dépénaliser l'avortement n'oblige pas à avorter" peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

« Dépénaliser l’avortement n’oblige pas à avorter » peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

C’est donc dans ce contexte que, de 19h à 22h vendredi 6 mars 2015, des femmes mais aussi des hommes, des jeunes et des plus âgés, ont marché ensemble pour réclamer ce droit reconnu par l’ONU, qui a d’ailleurs demandé au Chili de modifier sa législation il y a quelques mois.

La manifestation en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu'à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

La manifestation en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu’à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Dans une ambiance somme toute bon enfant malgré la gravité du thème, de nombreux collectifs féministes et d’organisations politiques orientées à gauche, accompagnés de citoyens sont venus manifester. Dans le cortège défilaient également des futures mamans, qui veulent « avoir le choix ». De nombreux slogans résonnaient dans les rues, entre « Mourir : en luttant, soumise : jamais de la vie ! » ou encore « L’Etat oppresseur soutient l’agresseur et criminalise la victime », dans une atmosphère joyeuse. Cependant, au-delà de la bonne humeur générale, on ressent quelque chose de puissant, des frissons à voir ce mouvement d’union. Les manifestations au Chili, qu’elles concernent le droit des femmes, l’éducation ou les minorités ethniques ont quelque chose de particulier. Il souffle un vent de liberté, d’assurance, de rébellion. Ici, on a véritablement l’espoir de changer les choses.

Je n’aurais pu rêver meilleure occasion de célébrer ma condition féminine. Et comme on pouvait le lire sur l’une des nombreuses banderoles du cortège : « Quand une femme avance, aucun homme ne recule ».

 Camille Russo 

 

[1] Les prénoms ont été changés. Tous les propos rapportés sont issus d’un travail de recherche universitaire que j’ai effectué au premier semestre sur le thème de l’avortement et de ses conséquences en termes de politiques publiques. A cette occasion, j’ai pu m’entretenir avec cinq jeunes femmes ayant eu recours à une IVG clandestine.

 

CHILI – Frontera Festival 2014 : quand l’Amérique du Sud se fait Une en musique

Samedi 15 novembre 2014, Santiago du Chili. L’événement est de taille : l’idée latente d’une Union Latino Américaine se concrétise enfin, donnant tort à mon professeur d’université chilien :

« En Europe, ils ont réussi à construire l’Union Européenne à 27 et à se doter d’une monnaie commune alors que nous ne sommes même pas capable de profiter de nos atouts : une langue et une culture que nous partageons. »

Certes, ce ne sera que pour une journée. Et l’on parle de musique, pas de politique. Mais qu’importe : l’édition 2014 du Festival Frontera fut un moyen de rassembler des groupes d’horizons, de style et d’accents différents mais avec un dénominateur commun : l’espagnol. Retour sur cet événement.

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Frontera Festival n’en est encore qu’à ses débuts, mais son succès ne s’est pas démenti, avec ses 35 000 spectateurs venus applaudir plus de quinze formations chiliennes, argentines, colombiennes ou encore portoricaines. Et fini les clichés du gringo quant à la musique sud américaine : point de reaggeaton ou de salsa, et lorsqu’on écoute de la cumbia, elle est ici électronique.

 18h00 : de la folk chilienne au rock punk argentin
Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Arrivée sur les lieux. La première tête d’affiche qui m’est donnée de voir est Manuel Garcia, le chanteur de folk le plus populaire au Chili. Il mêle l’héritage de la Nueva Cancion Chilena, dont la plupart des membres durent s’exiler après le coup d’Etat, et des influences plus pop. Les fans sont au rendez-vous en fin d’après-midi pour profiter des ballades de l’artiste comme Tu Ventana, El Viejo Comunista ou Carcelero, tous des succès ici.

Mais le changement de style est radical avec Attaque 77, groupe de punk rock argentin adulé sur tout le continent. La foule reprend ses refrains en choeur. Fondé en 1987 à Buenos Aires et influencé par les Ramones et les Sex Pistols, ils connurent véritablement le succès à partir de 92 avec leur troisième album, pour s’ouvrir ensuite à d’autres styles tel que le rock alternatif. Le groupe continue à se produire et prépare actuellement un nouvel album. Et parmi les morceaux les plus populaires on peut citer Hacelo por mi (ci-dessous), Donde las aguilas se atreven ou Arrancacorazones.

20h00: l’heure du raggae jazzy argentin

La nuit tombe sur les Andes et le Club Hipico se remplit doucement. L’air se rafraichit à mesure que l’énergie monte.
Encore un changement de style avec une très belle découverte : le raggae jazzy de Dread Mar-I, chanteur argentin à la popularité croissante en Amérique Latine  réunit la foule sur la première scène, accompagné de son groupe de musiciens, les Guerreros del Rey.
Une performance musicale qui fait voyager vers d’autres horizons, une voix douce qui électrise le public : le tout accompagnant le spectacle du coucher du soleil, sous un ciel aux mille nuances rosées… Quelques extraits pour donner un aperçu de l’atmosphère en ce moment magique : Tu sin mi (Version live / Version studio), Mas alla de tus ojos (Version live / Version studio).

 21h00: l’électro colombienne

Direction la plus petite scène où se produisent en continu des formations émergentes. Les prochains à arriver sont les colombiens de Bomba Estereo.

Si le nom est à priori inconnu du grand public, les amateurs de FIFA reconnaitront leur titre phare Fuego qui a servi de bande son au jeu en 2010. Ce groupe bogotanais vaut le détour pour son mélange unique de cumbia et d’électro à écouter notamment avec le morceau Pajaros. Venus à Frontera interpréter les titres de leur dernier album, ils révèlent véritablement tout leur talent en live grâce à des morceaux rallongés, des arrangements inédits et une chanteuse à l’énergie contaminatrice – ici sur El alma y el cuerpo. Une performance impressionnante donc, dont la fin fut malheureusement quelque peu éclipsée à cause de la bonne demi-heure de retard prise au démarrage du set, et qui coïncidait du coup avec l’ultime performance.

22h00: la star ce soir, Calle 13

L’heure est arrivée. L’heure de celui pour qui la foule s’est déplacée en masse, la tête d’affiche principale du festival qui a – il faut bien l’avouer –fait un peu d’ombre au reste : Calle 13.

Si cette formation est encore méconnue en Europe, il s’agit d’un véritable phénomène ici. Groupe composé de trois membres d’une même fratrie, au style inclassable (entre rap-rock, fusion ou encore merengue et world music), il se revendique d’influences multiples et se veut reflet de la diversité musicale sud-américaine. Il est aussi connu pour ses paroles critiques face à la situation politico-sociale du continent ainsi que pour le profond engagement du chanteur, El Residente, farouche défenseur de l’identité latino-américaine.

La rumeur courait que leurs concerts étaient exceptionnels. Et, tel Saint Thomas, je le confirme l’ayant vu de mes yeux. Le groupe a livré une performance live en communion avec son public. 35 000 personnes vibrant ensemble. Surtout lors des chansons aux messages les plus forts, devenant des véritables manifestes : El Aguante, sorte d’inventaire non exhaustif de tout ce que les êtres humains de cette planèete –aguantar signifiant endurer (Version live / Version studio) ou Latinoamerica, déclaration vibrante à ce bout de terre vu sans ses frontières (Version live / Version studio), le tout entrecoupé de discours notamment rendant hommage aux 43 étudiants assassinés au Mexique.

Mais des moments de douceur aussi avec les ballades La Vuelta al Mundo ou Ojos color sol, chantée en duo avec Manuel Garcia pour le plus grand plaisir du public chilien comme en témoignaient les cris de joie et les exclamations de surprise lors de la venue du chanteur sur scène. Et nuage de poussière pour le rappel quand le public se met à sauter d’un seul mouvement sur Vamo’ a portarnos mal sur l’invitation du chanteur.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

 

00h30. Santiago retrouve son calme. Frontera, c’est terminé. Mais à travers ces nombreuses découvertes musicales, toutes plus riches les unes que les autres, on en retiendra une idée. L’idée que malgré les différences, ce continent partage bel et bien quelque chose de commun, qui transcende les frontières. Aujourd’hui, c’était la musique. Demain, la monnaie ?

Camille R.