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Prêcheurs pécheurs : les nouveaux magnats de la foi au Brésil

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

A défaut de connaitre leur sort dans l’au-delà, certains pasteurs évangéliques se sont d’ores-et-déjà construit des Jérusalem célestes personnelles. Enquête dans les coulisses des empires du faith-business au Brésil.

« On n’est pas dans un bordel. Ici, c’est la maison de Dieu ». C’est par ces mots, accompagnés des vociférations et applaudissements d’une foule électrique que le pasteur évangélique Marco Feliciano envoya « au bûché » deux jeunes filles pendant le rassemblement « Glorifica Litoral » à São Sebastião, dans le nord de l’Etat de São Paulo. Mais l’inquisiteur se défend de faire appliquer la loi de Dieu dans un pays laïc : il a simplement fait respecter, selon lui, l’article 208 du code pénal brésilien. Celui qui dit que quiconque empêchera, perturbera ou tournera en dérision une cérémonie ou la pratique d’un culte religieux sera puni d’une peine d’un an d’emprisonnement ou d’une amende. Assez pour menotter les filles de 18 et 20 ans qui ont provoqué le prédicateur en s’embrassant devant la scène et aux yeux des 80 000 fidèles qui scrutaient avec ferveur les deux écrans géants.

Yunka Mihura, 20 ans, et Joana Palhares, 18 ans, ont été emmenées par des agents de la garde civile

Yunka Mihura, 20 ans, et Joana Palhares, 18 ans, ont été emmenées par des agents de la garde civile

Vidéo ici

A São Paulo et partout dans le pays, de nombreux responsables politiques, avocats, juristes, associations ont crié au scandale et à l’abus de pouvoir. Car oui, Feliciano a du pouvoir. Depuis 2010, il est député fédéral et a même été élu (comble d’ironie malvenue) à la tête de la Commission des Droits de l’Homme et des Minorités à l’Assemblée. Le ricanement que cela peut provoquer à première vue pour l’observateur extérieur cesse rapidement quand on sait que le président Feliciano a mis, dès son arrivée au programme de la commission, un projet de loi visant à retirer les restrictions fédérales qui empêchent les psychologues d’expérimenter ou proposer des traitements de « cure » de l’homosexualité.

L’acte des « hérétiques de São Sebastião » n’est donc pas anodin. Il vient en réponse aux nombreuses phrases polémiques avec lesquelles Feliciano semble prendre plaisir à saupoudrer ses sermons enflammés. Sur la toile, de nouvelles vidéos apparaissent régulièrement avec de nouveaux dérapages. Comme celui où le prêcheur évangélique interprète l’assassinat de John Lennon comme un châtiment divin, après que ce dernier ait dit que les Beatles étaient plus populaires que Jésus Christ ou encore celui où il condamne l’égalité des sexes, coupable selon lui, de « détruire les familles » et d’encourager l’homosexualité en donnant de l’autonomie à la femme par rapport au mari. Marco Feliciano résume à lui seul, un phénomène récent au Brésil : le retour à une forme de fondamentalisme religieux et le développement aussi fulminant que massif des églises évangéliques à travers le pays.

L’accroissement des parts de marché : proposer une offre à la demande

En 2012, l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE) a publié un rapport saisissant sur les chiffres de la religion dans le pays. En une vingtaine d’années, le nombre de Brésiliens se déclarant catholiques a chuté de 22,4%. Les Eglises évangéliques connaissent, elles, des affluences toujours plus importantes avec une croissance extraordinaire qui fait aujourd’hui qu’un Brésilien sur cinq est évangélique dans le pays le plus catholique au monde (123 millions de fidèles). Autre observation intéressante : il semblerait que ces Eglises profitent surtout de l’exode rural massif commencé dans les années 1970. Elles ont créé ce qu’on appelle des « églises de périphérie », des églises « portes ouvertes » pour recevoir tous ces damnés de la terre qui subissent les affronts de la ville.

Le Brésil est le deuxième pays au monde avec le plus grand nombre de protestants, devancé seulement par les Etats-Unis. Il existe trois groupes principaux :

  • Les protestants traditionnels (luthériens, méthodistes, baptistes…) arrivés au XVIIe siècle avec l’invasion hollandaise dans le Nord-est ;
  • Les pentecôtistes, ceux qui pratiquent les « baptêmes dans le Saint-Esprit » et la glossolalie, le « parler en langues » ;
  • Les néo-pentecôtistes, appelés également « charismatiques », ils sont liés aux pentecôtistes mais sont un peu plus flexibles sur la doctrine. C’est le groupe avec la croissance la plus forte au Brésil du fait de son omniprésence dans les médias.

Les pentecôtistes ont connu un bond saisissant depuis les années 1960 et représentent aujourd’hui les 2/3 des protestants brésiliens avec à leur tête la Assembléia de Deus et ses 12,3 millions de croyants. Cette croissance de « part de marché » est telle que s’ils poursuivent sur ce rythme, les évangéliques devraient atteindre 50% de la population d’ici 2045. De quoi offrir des niches juteuses aux chefs d’entreprise qui se bagarrent le leadership du marché de la foi.

Diriger une multinationale : la gestion des capitaux et des ressources

Il y a quelques mois, une vidéo a circulé sur Internet où l’on voyait Marco Feliciano, encore lui, demandé le code de carte bancaire de l’un de ses disciples. Le député a tant bien que mal essayé de se justifier à posteriori par la traditionnelle esquive : « c’était une blague ». De toute façon, Feliciano ne peut être partout, il doit déjà comparaitre au Suprême Tribunal Fédéral pour escroquerie, étant accusé d’avoir empoché 13 000 reais pour un rassemblement dans l’Etat du Rio Grande do Sul et ne pas avoir assuré le show.

Mais laissons de côté Marco Feliciano qui n’est après tout même pas dans le top 10 des pasteurs les mieux payés. A la troisème place, se range un certain Silas Malafaia. Leader de l’Eglise « Vitória em Cristo » et connu pour les mêmes phrases homophobes et anti-avortement que Feliciano. Cet homme de 54 ans foudroie chaque dimanche de son regard noir et de son index sentencieux les téléspectateurs médusés. En janvier 2013, Forbes a estimé qu’entre son émission qui dure depuis 30 ans maintenant et autres produits dérivés, Silas a déjà engrangé près de 150 millions de dollars (110 millions d’euros). Mais rien n’est dû au hasard, Silas est d’abord et avant tout un chef d’entreprise audacieux et impitoyable qui sait se servir de son sens aigu du service. Dans ses interviews, il parle de formation, qualification, potentiel en évoquant ses pasteurs, il négocie avec le syndicat national (car oui, il y a bien un Syndicat des Pasteurs Evangéliques du Brésil depuis 1999), parle ouvertement de ses investissements, de ses coûts, de ses projets d’expansion comme cette campagne qui vise à récolter 1 million de reais pour l’ouverture d’une chaine de télévision qui sera diffusée dans 137 pays.

 

actu paul religion

Silas Malafaia dans son rassemblement ESLAVEC. Photo tirée du site http://vejasp.abril.com.br/

 

A São Paulo seulement, le nombre d’adeptes évangéliques est passé de 1,6 million à 2,5 millions en 10 ans, représentant aujourd’hui 22% de la population paulista. Avec plus de brebis à garder, Silas a décidé de créer le rassemblement ESLAVEC pour améliorer la formation de ses pasteurs. Pendant 4 jours, près de 5 000 élèves, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, sont venus écouter la leçon de Malafaia en déboursant tout de même 700 reais (235 euros). Mais quand on sait que Silas Malafaia est prêt à payer des salaires mensuels de 22 000 reais (7 350 euros) à ses meilleurs orateurs, on comprend mieux le succès de l’évènement. Pour Malafaia, l’intérêt est simple : il s’agit de valoriser sa main-d’œuvre et les protéger des griffes des concurrents. Comme dans une entreprise, de nombreux pasteurs ont développé des stratégies pour retenir leurs meilleurs talents et parmi eux, un homme n’a pas hésité à distribuer des primes à ceux qui atteindraient les objectifs de chiffre d’affaires.

Cet homme a un nom : Edir Macedo. 69 ans, 1 mètre 65, chétif au sourire malicieux, au crâne dégarni et aux grandes lunettes cerclées d’argent, il n’a rien d’un mastodonte charismatique. Pourtant, cet homme est bien le pasteur le plus riche du Brésil. Leader de l’Igreja Universal do Reino de Deus, troisième congrégation évangélique du pays avec 1,8 millions de fidèles, « L’Evêque » (« O Bispo ») comme on le surnomme a intégré récemment le club très exclusif des milliardaires brésiliens sur le ranking international de Bloomberg. Avec une fortune estimée à près de 1,2 milliard de dollars (890 millions d’euros), Macedo a diversifié ses investissements et activités. Ses actifs comprennent 34 publications (vendues au total à plus de 10 millions d’exemplaires), les chaines de télévision Record, deuxième réseau plus important du pays, le journal Folha Universal qui réalise en moyenne 2,5 millions de tirages, des maisons de disques, des propriétés luxueuses à travers le pays et petit péché de gourmandise : une entreprise de jets privés, la Bombardier Global Express XRS estimée à 35 millions de dollars.

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Edir Macedo. Crédits photo – Marco Antonio Teixeira

 

Dans le rapport de l’IBGE de 2012, on pouvait lire que sur les Brésiliens qui se déclaraient sans religion, 4% seulement étaient athées. La spiritualité au Brésil continuera de surprendre et d’évoluer, s’adaptant aux nouvelles demandes et se modulant pour suivre les bouleversements de la société brésilienne. En tous les cas, nous sommes aujourd’hui loin des conditions de vie des premiers prophètes. Cette époque où le « vrai » Silas, compagnon de route de Saint-Paul, sillonnait le littoral méditerranéen et la Galatie, prêchant à ceux qui voulaient bien l’entendre et souffrant de la faim, du froid et de la persécution romaine. A croire aujourd’hui que les prédicateurs assurent leurs arrières, au cas où le nocher des enfers déciderait exceptionnellement de faire monter les prix de ses traversées…

 

Paul.