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La 4e plus grande ville de Jordanie est un camp de réfugiés

Il est 11h30. C’est la sortie des classes et les élèves, le cartable au dos, se ruent vers l’aire de jeu. Comme n’importe quel petit écolier du monde. Sauf que ce cartable, qui s’agite sur leurs petites épaules alors qu’ils se disputent les balançoires et le tourniquet, est le même pour tous : bleu ciel, estampillé du logo des Nations Unies. Il est 11h30, et c’est la sortie des classes pour les quelques 18 000 élèves scolarisés dans les neuf écoles construites au sein du camp de réfugiés de Za’atari.

L'aire de jeu d'une école, dans le camp de Zaatari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

L’aire de jeu d’une école, dans le camp de Zaatari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Un camp devenu la 4e plus grande ville de Jordanie

Des centaines et des centaines d’habitations en préfabriqués qui s’étendent à perte de vue. Des milliers de personnes qui s’animent dans les rues, les petits-commerces, les supermarchés, les restaurants. Bienvenue à Za’atari, premier camp de réfugiés du Moyen-Orient, et deuxième plus peuplé au monde après le camp de Dadaad, au Kenya. Ici, à quelques quatre-vingt kilomètres de la capitale jordanienne, et à moins de vingt kilomètres de la frontière syrienne, une véritable société improvisée, a vu le jour. Avec ses 82 000 habitants, soit l’équivalent d’une ville française comme Versailles, Za’atari est devenue aujourd’hui la quatrième plus grande ville de Jordanie en terme de population.

Za'atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorkds/Maÿlis de Bantel

Za’atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

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Za’atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Karim (les prénoms de certains des interviewés ont été modifiés à leur demande), coordinateur de projet auprès de l’UNOPS (United Nation Office to Protect Services), a vu se développer le camp à une vitesse hallucinante depuis trois ans. Créé dans l’urgence en août 2012, Za’atari, qui a pris le nom du village voisin, accueillait alors quelques centaines de réfugiés. Puis les autorités et les réfugiés eux-mêmes se sont très vite rendus compte que le retour en Syrie n’était pas envisageable dans un futur proche. Le camp temporaire est alors devenu ville : les préfabriqués ont remplacé les tentes, désormais utilisées comme espaces de vie supplémentaires. L’électricité, des réservoirs d’eau, un éclairage public, ont été installés. Trois mosquées et une église ont été rapidement construites.

« C’est une vraie ville, tu vois. La seule différence, ce sont les abris », décrit Karim.

Des réservoirs d'eau. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Des réservoirs d’eau. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

La 5th Avenue et les Champs Elysées

Une véritable société a pris racine dans le désert, organisée en douze quartiers séparés par des artères plus ou moins importantes. Les deux principales : la 5th Avenue et les Champs Elysées. Ces deux rues, baptisées ainsi par leurs habitants pour leur fonction commerciale, s’étendent sur une centaine de mètres. Le long de leurs trottoirs, se succèdent d’innombrables échoppes, restaurants de rue, stands de shawarma, marchands de glace, salons de coiffure, boutiques de robes de mariée… Un bureau de change a ouvert l’an passé. « Tout ce que tu cherches, tu le trouves sur les Champs Elysées. C’est le paradis du souk, » me confie Karim en riant.

Les Champs Elysées. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Les « Champs Elysées » du camp de réfugiés de Za’atari en Jordanie. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Le camp a donc développé sa propre économie. Impossible de savoir combien de magasins compte le camp exactement, tellement il s’en ouvre et ferme tous les jours, mais ce qui est certain c’est que le commerce tourne. Ici, il se fait majoritairement en livres syriennes, mais les marchandises sont achetées à des Jordaniens, à l’extérieur du camp. La plupart proviennent de la ville de Mafraq selon Karim, mais il est impossible d’identifier tous les fournisseurs, les gardes peinant à contrôler l’entrée et la sortie des marchandises. Une autre partie des vivres est fournie par le Programme alimentaire mondial et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), puis est monnayée ensuite par les réfugiés qui bénéficient d’une large autonomie.

L’éducation des enfants : « le seul espoir » 

Depuis sa création, neuf écoles ont été construites dans l’enceinte du camp, et accueillent des élèves de la maternelle à la terminale. Si elles sont gérées par l’UNICEF, elles dépendent, comme toutes les écoles publiques du pays, du Ministère jordanien de l’Education. Des cours de mathématiques, de géographie, d’arabe, mais également des ateliers de danse et de théâtre, sont dispensés chaque jour par des enseignants jordaniens, assistés par des réfugiés syriens. L’objectif est d’assurer un avenir à tous ces enfants qui représentent 50% de la population du camp. « Seule l’éducation peut les sauver, leur apporter l’espoir d’avoir une vie meilleure », me confie Sufian, agent de l’UNOPS qui a aidé à la construction d’une école au sein du camp. Personne ne sait quand ils pourront rentrer chez eux mais « c’est une priorité, ils sont l’avenir de la Syrie. » Un autre projet est également en cours, pour financer les examens de fin de terminale (l’équivalent du baccalauréat) de tous les lycéens, et leur permettre d’aller à l’université.

L’ONG américaine Mercy Corps supervise un nouveau projet pour rendre les écoles plus accueillantes et plus chaleureuses pour ces milliers d’enfants qui ont été arrachés à leurs foyers : peindre tous leurs murs dans des couleurs vives. « L’objectif est que le camp devienne un véritable lieu de vie pour les enfants, et qu’ils s’y sentent en sécurité », m’explique Karim.

Une école dans le camp de Za'atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Une école dans le camp de Za’atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

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Un volontaire qui peint la « caravane » d’une école dans le camp de Za’atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Malgré tout, les familles les plus vulnérables préfèrent trouver un travail illégal à leurs enfants, plutôt que de les scolariser. Ainsi, selon une des dernières enquêtes du HCR, près d’un enfant sur trois dans le camp n’est toujours pas scolarisé.

Une protection fragile en raison de la surpopulation

Les quelques 40 organisations qui interviennent à l’intérieur du camp sont inquiètes. De nombreux réfugiés continuent d’arriver chaque jour à la frontière, où ils doivent attendre l’autorisation d’entrer en Jordanie. L’attente varie d’un jour à un mois. Parfois même plus… Le HCR a annoncé le 8 décembre que le nombre de réfugiés à la frontière était passé de 4 000 à 12 000 depuis le début du mois de novembre, à la suite de l’intensification du conflit en Syrie. Mais le camp de Za’atari n’a plus les moyens, ni la place d’accueillir beaucoup de personnes.

Un panneau remerciant les donateurs internationaux. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Un panneau remerciant les donateurs internationaux. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Pour alléger la pression sur le camp de Za ‘atari, un deuxième camp a ouvert en avril 2014. Perdu au milieu du désert, à plus d’une centaine de kilomètres d’Amman, le camp d’Azrac a une capacité d’accueil de 130 000 personnes, ce qui en fait le plus grand potentiel camp de réfugiés au monde. « Potentiel » car pour le moment seulement 8 000 personnes environ habitent dans le camp.

Les milliers de baraques grises et blanches, construites en cuivre et en zinc pour résister aux températures extrêmes du désert (il peut faire presque 0°C en hiver), sont donc pour la plupart encore vides. Le camp, immense (une surface de près de 15km² entourée de clôtures grillagées), donne l’effet d’être abandonné. Pourtant de nombreuses structures ont déjà été mises en place pour accueillir les milliers de Syriens qui se pressent déjà à la frontière : l’électricité, des toilettes, un hôpital, des aires de jeux, une école qui accueille déjà 1 800 élèves. « Une deuxième est prête à côté, elle attend les nouveaux réfugiés pour ouvrir », me précise Abou Omar, qui s’occupe de la gestion des deux établissements.

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Un panneau à l’approche du camp d’Azraq. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Le camp d'Azrac. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Le camp d’Azrac. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Quel avenir pour les milliers de réfugiés syriens ? 

Les nouveaux réfugiés qui arrivent dans les camps ne viennent pas tous directement de Syrie. Certains, lassés du statut de réfugiés, ont essayé de travailler dans les villes jordaniennes. Mais, découragés par la difficulté à trouver du travail, le coût et les mauvaises conditions de vie, ils sont très nombreux à revenir habiter dans les camps. D’après une récente enquête du HCR, 86% des réfugiés en milieu urbain vivent en-dessous du seuil de pauvreté jordanien qui est de 68 JD (soit environ 90 euros) par habitant et par mois. Ainsi, durant la première moitié de l’année 2015, 3 658 personnes sont retournées à Azraq après une expérience malheureuse dans les villes du pays, contre seulement 738 durant la seconde moitié de l’année 2014.

D’autres réfugiés syriens prennent la décision de rentrer chez eux. Selon Mohamed, qui travaille dans le camp de Za’atari depuis son ouverture, ils étaient quelques dizaines à peine en début d’année, mais ils sont désormais plus d’une centaine par jours.

 « Il y a deux raisons principales expliquant ces départs : ils décident de partir soit parce que les conditions sont trop difficiles pour eux ici, soit parce que leur ville d’origine a été libérée par l’Armée syrienne libre ».

Ces personnes qui décident de retourner en Syrie connaissent les risques qu’ils encourent dans leur pays en proie à la guerre civile. Mais selon Mohamed, ils préfèrent prendre ces risques que de rester réfugiés en Jordanie, sans perspective d’avenir aucune. Car si des écoles ont été construites pour accueillir les enfants, les adultes, eux, sont livrés à eux-mêmes. Tous ne réussissent pas à trouver du travail, et les aides attribuées par les ONG ne suffisent plus avec la pression du nombre de réfugiés qui ne cesse d’augmenter – le pays accueille déjà plus de 600 000 Syriens en cette fin d’année 2015.

 

Maÿlis de Bantel

Merkel promue « personne de l’année » ? Pas en Allemagne !

Le 4 décembre dernier, le parlement allemand dominé par la grosse coalition CDU (centre droit) et SPD (centre gauche) a massivement approuvé la proposition du gouvernement de s’engager militairement en Syrie. Une semaine plus tard, Angela Merkel (CDU) a été distinguée par le Time du titre de « personne de l’année ». Mais la population allemande ne soutient pas son parti.

Merkel est nommée "Personne de l'Année" / Credits "Time Magazine".

Merkel est nommée « Personne de l’Année » / Credits « Time Magazine ».

« Parce qu’elle a demandé davantage à son pays que la plupart des politiciens auraient osé, parce qu’elle a tenu bon face à la tyrannie et à l’opportunisme et parce qu’elle a amené un leadership moral ferme dans un monde où il se fait rare, » lit-on dans le Time.

 

Si le Time la reconnait comme la « chancelière du monde libre », aucun journal n’en fait sa une en Allemagne. En effet, Angela Merkel semble en difficulté. Son parti reste encore dans une position délicate dans les sondages. Une moitié des Allemands juge sa politique à l’égard des migrants négative, quand l’autre la trouve plutôt positive.  Même résultat à l’égard de sa politique contre Daesh, et cela même si l’engagement sera limité : pour un an renouvelable, 1200 soldats seront mis à disposition pour, des missions de reconnaissance et de ravitaillement, ainsi que la protection du porte-avion Charles de Gaulle. Il n’y a pas outre-Rhin un effet « chef de guerre » rassembleur auprès des Allemands.

Au « Café rouge », Merkel est persona non grata

Pour mieux comprendre, allons au « Café rouge », repaire des étudiants de gauche de l’Université libre de Berlin, elle-même réputée pour son orientation très à gauche de l’échiquier politique. Des affiches et des graffitis recouvrent les murs, des gâteaux vegan sont vendus en libre service, des journaux anarchistes sont posés sur les chaises.

Quand je demande à Hannah, 19 ans, si elle se sent d’une manière ou d’une autre fière de la distinction de sa chancelière, elle éclate d’un rire franc :

« Mais comment ça ? Elle représente tout ce que je n’aime pas en Allemagne : l’ennui, le sérieux, le réalisme. »

Même rire d’incompréhension chez Iman, fille de réfugiés libanais chiites, même si elle reconnaît apprécier sa politique d’accueil de réfugiés. La gauche allemande ne lui pardonne pas sa politique d’austérité en Grèce : « Le Time dit qu’elle a demandé beaucoup a son pays, mais elle a demandé beaucoup aux Grecs, pas aux Allemands ! » s’exclame Pol.

Au Café Rouge / Credits photos : Crossworlds/Etienne

Au Café Rouge en Allemagne, repaire des étudiants de gauche à Berlin. Credits photos : CrossWorlds/Etienne Behar

Pourquoi cette réticence allemande au fait militaire ?

Mais cette indifférence allemande aux décisions militaires n’est pas seulement le fait du personnage d’Angela Merkel. Que ce soient les décideurs politiques, l’opinion publique ou les stratèges allemands, tous sont d’ordinaire extrêmement rétifs aux opérations extérieures, et pas seulement à cause du nazisme. En 70 ans, l’Allemagne est uniquement intervenue dans le cadre de l’OTAN, comme au Kosovo en 1999, ou en Afghanistan en 2001.

A chaque fois, l’effet “chef de guerre” semble absent par rapport à d’autres pays. La raison de cette réticence au militaire, au-delà du passé national-socialiste, peut s’expliquer par l’impossibilité pour l’armée allemande, la Bundeswehr, de performer des opérations extérieures pendant la Guerre froide. Cette armée était uniquement et entièrement composée de citoyens en uniforme et dédiée à la défense de la partie Ouest du territoire, alors sous menace constante. Malgré des demandes répétées des gouvernements français successifs, l’Allemagne n’est intervenue qu’à la marge en Libye, au Mali ou en Centrafrique, et ce dans le cadre des forces très limitées de l’Union Européenne.

Critiquée à droite et à gauche au sein de son propre parti

A gauche,  Angela Merkel ne bénéfice que peu de capital sympathie du fait de sa politique d’accueil des réfugiés jugée hypocrite (« C’est purement tactique! » me dit Pol rencontré au Café rouge) et est violemment critiquée pour l’engagement en Syrie, qui ne sert « qu’à tuer des innocents et faire augmenter le nombre de partisans de Daesh », selon Iman, l’autre étudiante. A droite, elle essuie des critiques pour sa politique migratoire.

Pourtant, lors du Congrès de son parti, la CDU, le 14 décembre dernier, elle a réussi malgré les critiques à maintenir les voix dissidentes et à souder une fois de plus son parti… autour de sa personne.

Etienne Behar

Ziad, la « chance » d’un réfugié syrien en Turquie

9 septembre 2015. Aux dernières nouvelles,  Ziad parcourt les routes européennes, direction la Norvège, accompagné par deux autres Syriens et une journaliste américaine.  Après avoir rejoint l’île de Chios en bateau depuis Izmir, la semaine dernière, il se trouve aujourd’hui en Hongrie. A suivre… 

15 mars 2015. Ziad gère un café-hôtel près de la place Taksim à Istanbul. Au fond d’une petite rue, un peu en retrait de l’agitation et des lumières incessantes, il s’en occupe jour et nuit : sept jours sur sept, de sept heures à deux heures du matin.

Cela fait maintenant plus d’un an qu’il gère l’établissement, depuis qu’il est arrivé de Syrie. Il dit qu’il s’ennuie un peu ici. Mais il a eu de la chance, Ziad, « beaucoup de chance ». Il le répète souvent, les yeux brillants et le sourire franc.

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Ziad, à Istanbul. Crédits photos: Danishwara Nathaniel Photographie

Fuir l’Amour et Paix

A Damas, où il vivait il y a deux ans, il travaillait aussi dans un hôtel, qui s’appelait « Amour et Paix ». Il économisait pour pouvoir éviter le service militaire, et d’être envoyé au front. Certains de ses amis ont fait leur service militaire il y a trois ans, et depuis,  « ils combattent toujours », raconte-t-il. Mais la guerre est venue à lui sans qu’il ait à se battre. En juin 2012, des bombes lâchées par des raids aériens ont explosé autour d’Amour et Paix.

« Les gens mouraient dans la rue. Et puis il a plu pendant toute la journée. »

Au cinquième étage de l’hôtel, vivaient des familles entières de réfugiés provenant de Homs et de la campagne de Damas. Ziad leur faisait des tarifs spéciaux, et ne les mêlait pas aux autres clients de passage dans l’hôtel « car ils faisaient beaucoup de bruit ».

Son rêve, c’était Dubaï

Alors Ziad a voulu s’échapper. Son rêve, c’était Dubaï. Il y a cru, un moment. Ecoutant des fausses promesses, il est parti. Après avoir fait faire son passeport à un ami, après avoir été pris pour un rebelle, envoyé en prison, après avoir menti à sa famille qui le croyait en partance pour l’Eldorado des Emirats, il s’est retrouvé à Istanbul, sans aucun contact ni travail. Mais c’est en cherchant un endroit où dormir qu’il est tombé sur ce café-hôtel, où on peut fumer le narghilé tranquillement. Le réceptionniste a insisté pour l’embaucher après coup car il parlait bien anglais. Un « coup de chance » extraordinaire.

Il est avenant, Ziad. Ce boulot lui plait car il peut rencontrer des gens, qui deviennent manifestement très rapidement «  [ses] amis ». En Syrie, où il a pu revenir il y a quelques semaines, il en a partout, des amis : engagés dans l’armée de Bachar, dans l’Armée syrienne libre, avec le groupe Etat islamique. Trois sont morts, déjà. Il est le seul à ne pas avoir choisi de camp: « Moi je suis libre ». Là-bas, il a été obligé de les revoir chacun séparément, regrette-t-il.

Etat islamique : « En Syrie, je me cachais pour fumer le narghilé »

Ziad vient d’un petit village près d’Alep. « Il est magnifique, les gens là-bas sont tous géniaux ; son nom veut dire ‘les généreux’ ». Lorsqu’il a eu l’occasion d’y revenir un an après en être parti pour revoir ses proches, son village faisait partie du territoire revendiqué par le groupe Etat islamique. La vie quotidienne y est transformée.

Le port de la barbe est obligatoire. Chez les coiffeurs, les rasoirs sont interdits, seuls les ciseaux sont autorisés pour la tailler légèrement seulement. Fumer dans les espaces publics est strictement prohibé, et ce n’est pas très bien vu dans les espaces privés non plus. « Je me cachais un peu pour fumer le narghilé, je n’aurais pas pu m’en passer ». Les femmes portent toutes des niqab.

La vie est beaucoup plus chère, aussi. Pour voyager en car jusqu’à Damas, Ziad payait 25 lires syriennes avant la guerre, maintenant, c’est 250. Et il n’est plus question de négocier les prix. Impossible pour lui de rapporter des affaires de Turquie.

A Manbij, la ville voisine au Nord du pays, c’est encore plus compliqué. Les femmes n’ont pas le droit d’aller en ville sans être accompagnées. Dans la rue, les téléphones peuvent être contrôlés aléatoirement.

« Dans mon téléphone, il ne devait pas y avoir de photos de ma soeur sans niqab par exemple, ou de moi en train de fumer. J’ai dû y retirer la musique, c’est interdit aussi. »

Seule la musique islamique, des chants religieux accompagnés de percussion, est autorisée. De toute façon, le réseau téléphonique bat de l’aile : il est ouvert seulement deux heures par jour, et deux heures par nuit.

« Ils veulent juste vivre, alors ils sont prêts à accepter n’importe quoi »

Comme la plupart des Syriens exilés, Ziad regrette son pays d’avant guerre, ce Paradis perdu, où « tout le monde était ami, et [où] personne ne faisait attention aux différences de religion et d’ethnies ».

« La plupart des gens de mon village, ma famille, ça ne les dérange pas toutes ces nouvelles mesures, ils s’adaptent. Tout ce qu’ils veulent, c’est la paix. Ils veulent juste vivre, alors ils sont prêts à accepter n‘importe quoi. ». Ziad aimait bien le président Bachar al Assad avant la guerre. « Grâce à lui, l’université était gratuite et personne n’était au chômage. » Il a étudié la littérature anglaise à l’université de Damas. Son père est un fonctionnaire à la retraite. « Il y avait beaucoup de corruption, mais on n’était pas en danger. »

Lui, il a évité les nouveaux occupants comme il pouvait. Il ne se sentait plus à l’aise avec ses amis qui ont rejoint l’Etat islamique. Ils ont « transformé le Coran en imposant des règles du temps du Prophète, qui correspondaient à des situations très spécifiques ». Des lectures du Coran sont organisées dans un village différent chaque semaine, et tout le monde doit y participer. Le jour où c’est tombé sur son village, Ziad est parti ailleurs. « Je suis musulman, bien sûr, mais je fais partie des “bons” musulmans ».

Little London

Parce qu’il parle anglais encore, un ami lui a proposé un travail bien payé au sein de l’Etat islamique, pour faire de la propagande sur YouTube. Ziad décline poliment. Apparemment, malgré son refus, il n’a pas subi de pression. Il sait que son ami ne fait pas ça pour l’argent, mais pour l’idéologie. De toute façon, des personnes qui parlent anglais, il y en a beaucoup. Une ville pas très loin de son village, Manbij, pleine d’Européens candidats au djihad, se fait surnommer “Little London”.

« ‘Ils’ se sont sentis encore plus sûrs d’eux après l’attaque des ‘Alliés’ », l’été dernier, « ça les renforce dans leur conviction qu’ils font une bonne chose », analyse-t-il. Ziad parle de l’Etat islamique en disant « Ils », comme un Big Brother sans nom qui contrôle tout. Dans sa bouche, les Etats Unis et les Européens sont les « Alliés », comme pendant la Seconde guerre mondiale… ou la guerre froide.

Rêves européens: « Ma prochaine étape c’est la Norvège »

De retour à Istanbul, ville accueillant plus de 330 000 réfugiés syriens – chiffres du ministère de l’Intérieur en Juillet 2014. Même s’il a appris le turc en autodidacte en quelques mois seulement, il confie ne pas se sentir à l’aise dans cette ville. A part son patron, qui rentre chez lui à la fin de la journée dans sa belle voiture tandis que Ziad reste dormir dans la cuisine de l’hôtel, il a très peu d’amis turcs. La faute à un racisme anti-syrien, les nouveaux immigrés du pays ? Dans le quartier autour de la place Taksim, des Syriens défilent tous les jours, pour faire la manche, accompagnés d’enfants. Pour Ziad, ce sont des mendiants de longue date : « Ce sont des Kurdes qui faisaient la même chose en Syrie ».

Il sympathise avec les touristes de passage. « Je suis très chanceux, je connais des gens partout. » Ceux-ci lui donnent des envies de départ. En Allemagne, en Norvège, en Suède. Pas en France, « c’est trop difficile ». Il aurait eu plusieurs opportunités de partir, mais c’était toujours compliqué et risqué, dit-il. Une actrice allemande lui aurait proposé un mariage en blanc mais ça n’a pas marché. Son prochain plan est la Norvège, car « les immigrés ont le droit de travailler et d’étudier là-bas, et le gouvernement leur donne un endroit pour vivre ».

Ce qu’il voudrait, c’est ramener ses frères et soeurs avec lui à Oslo, et puis son père et sa mère. Ces derniers ont refusé de quitter leur village. Son petit-frère, après avoir terminé le lycée, est venu travailler avec lui à Istanbul ; mais maintenant il est de retour au village, car là-bas, il y a son amoureuse, et il voudrait se marier. Malgré la guerre.

Des projets de mariage, Ziad, 26 ans, lui n’en a pas: « J’adore la liberté ».

Propos recueillis par Marguerite Salles, le 15 mars 2015.
@marguerite_s_