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Waru : quand huit femmes māories réveillent le Quatrième Cinéma

Un cinéma fait par les Indigènes, pour des Indigènes. Le Quatrième Cinéma, ou cinéma māori, bouscule les canons cinématographiques occidentaux pour donner une voix à cette minorité oppressée en Nouvelle-Zélande. En perte de vitesse depuis plusieurs années, le Quatrième Cinéma a connu une renaissance cette année avec la sortie de Waru, film novateur par sa forme et par les thèmes qu’il aborde.

Mere_GradedStill KEY-800-800-450-450-crop-fillUne scène du film Waru © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru signifie « huit » en te reo, la langue du peuple māori. Huit histoires parallèles, écrites et réalisées par huit femmes māories : telles sont les prémisses du long-métrage. Waru est également le nom du personnage principal, un enfant mort qui n’apparaît jamais et qui pourtant lie toutes ces histoires en une seule.

Waru est un pari fou, et une prouesse technique. Chacune des huit instigatrices du projet s’est en effet chargée de la réalisation d’un segment de dix minutes, avec pour unique contrainte que celui-ci devait être tourné en plan-séquence, c’est-à-dire d’une traite, sans jamais couper la caméra. Au-delà de la performance du tournage, ce choix de réalisation confère au film un réalisme saisissant, quasi documentaire, mis en valeur par une photographie très désaturée.

La forme au service du fond

Chaque segment suit le point de vue d’une femme māorie, de 10 heures à 10 heures 10, tandis que la communauté s’organise pour les funérailles du jeune Waru, victime de mauvais traitements. La question de la maltraitance est au cœur du film : certaines scènes présentent des mères dépassées par leurs responsabilités, telle Mihi, peinant à élever seule ses deux enfants, ou Em, rentrant alcoolisée d’une soirée pour trouver son bébé enfermé chez elle.

Le segment de Ranui, la grand-mère de Waru souhaitant récupérer la dépouille de ce dernier, nous offre une plongée dans les traditions māories (tikanga — littéralement « la bonne manière de faire les choses ») : son décor — la maison commune du marae, lieu sacré et centre social pour les indigènes — et la force des paroles échangées en te reo confèrent à cette scène une grande puissance évocatrice. La virtuosité de la réalisation efface littéralement la caméra : ne reste que le portrait sans concessions d’une société māorie en crise — sociale, identitaire, économique —, servi par l’interprétation extrêmement juste de ses comédiennes (pourtant presque toutes amatrices).

Le segment de Kiritapu, journaliste māorie sur une chaîne de télévision nationale, propose une critique acerbe des médias néo-zélandais et de leur traitement systématiquement biaisé et condescendant des problèmes qui secouent le monde māori. D’après Sue Abel, professeure à l’Université d’Auckland, plus de la moitié des reportages consacrés aux Māoris et diffusés sur les trois chaînes nationales… traitaient de la maltraitance des enfants.

Selon la professeure Sue Abel, jamais les médias nationaux n’abordent la responsabilité des colons blancs dans la situation actuelle des Māoris, eux qui pourtant n’ont cessé de leur voler leurs terres et de s’attaquer à leur culture au cours du dernier siècle et demi. Si l’on peut reprocher à la scène son manque de subtilité, celle-ci n’est malheureusement pas si éloignée de la vérité : le présentateur blanc insupportable qui y est dépeint — et que Kiritapu remet à sa place dans une séquence jouissive — est ainsi inspiré de l’animateur Mike Hoskins, connu pour ses dérapages racistes sur TVNZ, puis récemment sur Newstalk ZB.

Le réveil du Quatrième Cinéma ?

Barry Barclay, réalisateur māori, est le père du concept de Quatrième Cinéma, ou cinéma indigène. Celui-ci s’oppose aux trois premiers cinémas, que sont le cinéma grand public hollywoodien, le cinéma d’auteur européen, et le cinéma révolutionnaire sud-américain (ou cinéma du Tiers-Monde). Le cinéma māori se caractérise par une volonté de « parler en dedans » (“talking in”) : c’est un cinéma fait par les indigènes, pour les indigènes, et qui peut parfois laisser les Pākehās (non-Māoris, NDLR) sur le bord du chemin, d’autant plus lorsque la majorité des dialogues sont en te reo. De plus, les acteurs sont rarement des comédiens professionnels, et « jouent  » souvent leur propre rôle.

Il faut dire que le Quatrième Cinéma rejette la figure occidentale du héros, et lui préfère l’approche du marae : comme lors des réunions publiques ayant lieu dans la maison commune (whare hui), chaque membre de la communauté est digne d’être entendu. Dans Ngati, film de Barry Barclay sorti en 1987 et considéré comme le premier représentant du Quatrième Cinéma, tous les habitants du village se réunissent pour défendre les ateliers de congélation locaux, menacés de fermeture. Waru s’inscrit parfaitement dans cette démarche, avec huit portraits de femmes tantôt fortes, tantôt faibles, mais qui ont toutes droit au même temps d’apparition à l’écran.

Depuis la mort de Barry Barclay en 2008, le cinéma māori semblait en perte de vitesse. Ces dernières années, seul le film Boy de Taika Waititi — réalisateur māori qui vient d’entamer une carrière prometteuse à Hollywood avec son Thor : Ragnarok — avait rencontré un (immense) succès, devenant le film néo-zélandais le plus populaire de tous les temps. La raison de cet engouement ? Des personnages attachants, un humour omniprésent, et un savant mélange entre traditions māories et pop-culture, à l’image de ce haka reprenant l’esthétique du Thriller de Michael Jackson.

13737477_1023612087746840_6795482159312240106_oLes huit réalisatrices de Waru : Chelsea Winstanley, Katie Wolfe, Briar Grace-Smith, Paula W. Jones, Ainsley Gardiner, Renae Maihi, Casey Kaa, Awanui Simich-Pene. © Brown Apple Sugar Grunt Productions

Waru, par son thème, se veut bien plus grave. En cela, il se rapproche du film Once Were Warriors (L’Âme des Guerriers), dont il partage la vision pessimiste du monde māori : ce long-métrage de 1994 nous présente en effet une famille māorie vivant dans la banlieue pauvre d’Auckland, et devant faire face à l’alcoolisme et à la violence du père, Jake. Comme Once Were Warriors, Waru est un film féministe, mais à la différence de ce dernier — du réalisateur Lee Tamahori et adapté d’un roman d’Alan Duff — il est le fruit du travail de huit réalisatrices aux carrières prometteuses.

Ces dernières décennies, Merata Mita avait été la première et la seule femme māorie à se lancer dans la réalisation, avec son film Mauri sorti en 1988. Waru incarne donc un nouvel espoir à la fois pour le Quatrième Cinéma et pour la représentation des femmes dans l’industrie cinématographique néo-zélandaise, bien que le pays compte plusieurs réalisatrices pākehās de renom, telles Alison Maclean ou Jane Campion (récompensée d’une Palme d’Or, d’un César et de trois Oscars pour son film La Leçon de Piano).

Tom Février