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#WoMen ou un premier « nous » taïwanais

Taiwan, premier pays asiatique concernant l’égalité entre les genres, se positionne au huitième rang mondial. Deux jours après le 8 mars, qu’en est-il de la mobilisation de la société pour la lutte des droits des femmes?

4 avril 2019 : journée de l’enfance à Taïwan et des droits de la femme

 

Chaque début d’avril, le 4 pour cette année, Taïwan célèbre sa journée de l’enfance. Cette date leur est unique car d’après l’ONU, elle se tiendrait officiellement le 20 novembre. La création de leur propre « Children’s day » est d’autant plus important qu’il est considéré comme « public holidays », soit comme un jour férié commun à tous.

Suite aux pressions des parents qui voulaient accompagner leurs enfants durant les activitées organisées, Taïwan a décidé de combiner la Journée internationale des droits des femmes avec leur journée des droits des enfants : « The Combined Holidays of Women’s Day and Children’s Day ».

En instituant ce jour en 1931 et en le rendant férié en 2011, l’Etat a voulu renforcer les relations entre parents et enfants. Le but est de mettre l’accent sur le futur de la nation.

Parti démocrate progressiste taïwanais pendant le Women's day rally en 2008 (c) Prince Roy pour Flickr

Parti démocrate progressiste taïwanais pendant le Women’s day rally en 2008 © Flickr/CC/Prince Roy

 

Si le geste de célébrer la Journée des droits des femmes comme un jour sans travail est louable, il ancre tout de même dans la pensée collective une image de l’enfant lié à la femme. Cela pourrait desservir les idéaux d’émancipation et renforcer les stéréotypes sexistes de la société.

Finalement, la commémoration des droits des femmes est effacée au profit d’activités avec leur progéniture. Néanmoins, le 8 mars essaie de se faire sa place sur l’île.

A l’initiative de trois associations ; Women’s March Taiwan, 人權辦桌 , Moves, une marche est organisée le 9 mars. Le premier mouvement a été créé en 2017 face à un besoin urgent de défendre les droits des femmes dans le but d’obtenir une justice pour tous et toutes.

#WoMen

 

La troisième édition de la « Women’s March » s’est déroulée ce samedi 9 mars au cœur de Taipei. Le rassemblement a voulu mettre l’accent sur l’inclusion ; autant au sein du mouvement mais aussi sur la nécessité de tous et toutes s’unir pour défendre nos droits.

Troisième édition de la "women"s march" à Taipei ce 9 mars 2019 (c) Inès Girard pour Crossworlds

Troisième édition de la « Women’s march » à Taipei ce 9 mars 2019 © Inès Girard pour Crossworlds

Le nom de l’événement est en réalité un jeu de mot. Le M majuscule sépare le mot « Women » en deux : « Wo men », ce qui signifie « nous » en chinois. Crystal Liu, co-fondatrice de Women’s March explique ce choix par la volonté d’insister sur l’importance de créer un environnement inclusif pour toutes les femmes, tous les hommes, et « people of all walks ».

Un besoin d’éveiller les consciences

 

Cette marche à Taiwan leur apparaît comme indispensable face au comportement de la société. Crystal Liu confiait dans une interview au Community Center du 3 mars 2019,

« Beaucoup de personnes à Taiwan ne pensent pas que les inégalités liées au genre existent encore ici. Ils peuvent penser que depuis que nous avons une femme présidente, pourquoi continuer à défendre les droits des femmes ? ».

Or la situation est bien loin d’être aussi simple. L’année de la première Women’s March en 2017, le ministère de la santé et du bien-être de Taïwan dénombrait trente cinq agressions sexuelles par jour. Ces attaques sont intimement liées à la perception de la femme par la société. Les organisateur.ice.s dénoncent la vision conservatrice d’un sexe faible face à un sexe fort, qui encourage ces comportements. Les discriminations liées au genre, notamment dans le milieu du travail, y sont tout aussi virulentes.

Les Taïwanais·es ont marché pour révendiquer, entre autre, l'importance de l'éducation sexuelle (c) Inès Girard pour Crossworlds

Les Taïwanais·es ont marché pour revendiquer, entre autre, l’importance de l’éducation sexuelle © Inès Girard pour Crossworlds

Au cœur de cette marche pour les droits des femmes, le problème le plus pressant est celui de l’éducation sexuelle. Yen-hua Chou, une étudiante en droit à la Nationale Taiwan University et bénévole du cortège, dénonce un apprentissage à deux vitesses. Les garçons et les filles ne sont pas instruits de la même manière en fonction de leur genre. Cela ne fait qu’accroître les disparités. La lutte pour les droits des femmes passe donc aussi par la réformation de l’éducation sexuelle dans les écoles.

Un message pour les générations futures

 

Après cette marche, Jessica qui est aussi Lady Angelica une drag queen, a partagé un poème à son fils et à sa fille imaginés. Si elle est amenée à les rencontrer, elle aura un message à leur faire passer : elle écrit cette missive pour lui, pour elle. Pour l’enfant qui s’identifie comme un garçon ou comme une femme. Sans parler d’anatomie, de sexe ou de genre, car pour Lady Angelica, il est simplement question de personne.

Elle souhaite à son fils de ne pas connaître la solitude, l’insensibilité,  l’impératif de force que lui impose la société. Elle souhaite à sa fille de ne pas avoir au fond de son iris, cette peur toujours présente. Cette peur qui lui fait se demander, à chaque fois qu’elle croisera un homme : suis-je en danger ? Jessica, espère que ses hypothétiques enfants n’auront pas à faire face aux inégalités de genre. Néanmoins, avant que ce concept ne soit relégué aux livres d’Histoire comme un simple avertissement pour les générations futures, le chemin reste long pour cette île.

Malgré la pluie, près d'une centaine de personnes ont marché c

Malgré la pluie, près d’une centaine de personnes ont marché dans les rues de Taipei ce samedi 9 mars © Inès Girard pour Crossworlds

Entre quatre-vingt et cent personnes ont rejoint cette « WoMen’s March » malgré la pluie. Ce nombre peut sembler faible face aux rassemblement en Europe ou aux Etats-Unis, mais pour Taïwan, en ce jour moins officiel, c’est le commencement d’un mouvement.  Fan Ching, CEO de la Taipei Women’s Rescue Foundation conclu les performances en déclarant :

« Ce n’est pas le nombre qui compte, mais le fait qu’une vague se forme. Il faut continuer à faire des vagues ».

Inès Girard

Pourquoi des Taïwanais veulent-ils préserver l’ancienne léproserie Lo Sheng 樂生 ?

A Taïwan, le quotidien des habitants d’une ancienne léproserie est menacé par un projet de construction de métro, suscitant la mobilisation d’artistes et d’étudiants. Que représente la léproserie pour ces Taïwanais ? Notre correspondante s’est rendue sur place.

Lo Sheng (樂生), c’est une léproserie au nord-est de la banlieue de Taipei, tout au bout d’une ligne de métro ; un espace de trente hectares dédié au soin et au confinement de lépreux taïwanais. Le site est imaginé par un pasteur canadien à la fin des années 1920. Il estime à l’époque que les lépreux sont entre autres malades à cause de leurs conditions d’hygiène et de vie, et qu’il faut leur offrir un espace sain au milieu de la nature pour les guérir. Lo sheng veut dire ‘Endroit joyeux’.

Aujourd’hui, Lo Sheng représente un endroit où le temps semble figé. Un microcosme à l’architecture atypique où bâtiments de l’ère coloniale, san he yuan ( 三合院 ) et constructions des années 50 se côtoient. Un lieu tranquille où la nature a repris ses droits ; ce vert est une singularité à Taipei de nos jours. Quand on arpente les allées du village, le silence règne, à l’exception des bruits de gorge de cinq septuagénaires sirotant du thé, sur fond sonore des dernières actualités crachées par un poste de télévision démodé, unique rappel du monde extérieur.

L'ancienne léproserie Lo Sheng à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Dans l’ancienne léproserie Lo Sheng à Taïwan, l’arrière-cour d’une maison de style san he yuan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

Les patients de Lo Sheng viennent des quatre coins de l’île. « C’est un microcosme de la société taïwanaise », nous explique Sylvie Ragueneau, auteure de ‘Losheng : témoin de la construction identitaire de Taiwan‘. Sylvie Ragueneau est une habituée du lieu : elle salue les habitants et s’arrête boire un verre de thé à leurs côtés.

Comme un petit Taïwan

La micro-société de Lo Sheng est, selon elle, à l’image de l’insularité taïwanaise : un espace clos dans lequel différentes cultures doivent apprendre à cohabiter. Elle nous raconte : « Les personnes qui ont été enfermées à Lo Sheng sont des personnes qui ont été atteints par la lèpre mais qui habitaient dans des endroits très différents de l’île. Au moment de l’arrivée du Kuomintang, de Tchang Kai Shek et du retour de l’armée, il y a également eu des malades qui sont arrivés à Taiwan et qui ont aussi été enfermées à Lo Sheng. Ainsi, on retrouve à Lo Sheng des ‘représentants’ des différentes cultures géographiquement présentes à Taiwan. »

L’île de Taiwan, habitée initialement par une population aborigène, a été habituée à de nombreuses vagues de migration d’habitants venant de différentes régions de Chine continentale. L’insularité de Taïwan contraint donc depuis longtemps des peuples de différentes coutumes, religions, cultures et même de différentes langues à cohabiter, non sans certaines difficultés ou tensions. A Lo Sheng, il y a un temple et une église, des patients originaires des quatre coins de l’île. Les conversations se font en japonais ou en mandarin, deux langues importées à Taïwan (le japonais par l’occupation nippone, le mandarin par les militaires et les forces du KMT).

Pour comprendre Lo Sheng, il faut remonter le cours de son histoire. Les colons japonais présents sur l’île depuis 1895 administrent rapidement le site, avec brutalité. Les lépreux taïwanais dont le nombre varie entre 300 et 1000 n’ont droit à aucun contact avec l’extérieur, une sorte de mise en quarantaine à vie. Naît donc à Lo Sheng une micro-société : espaces cultivables, élevages de cochons, de pigeons, de poulets et même une prison, Lo Sheng à tout pour s’auto-suffire. « A travers l’histoire de la léproserie, on retrouve aussi les différentes phases de l’histoire taïwanaise », constate Sylvie Ragueneau.

L’évolution de l’architecture du site est pareille à celle de la gouvernance de Taïwan : les forces nationalistes du Kuomintang (KMT) fuient la Chine continentale et se replient sur Taiwan. Le gouvernement KMT succède à l’administration nippone, les maisons coloniales japonaises sont remplacées par des maisons du style san he yuan ( 三合院 ), puis à des petits immeubles en béton.

Une ancienne supérette dans Lo Sheng, lieu qui fut une léproserie à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Une ancienne supérette dans Lo Sheng, lieu qui fut une léproserie à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

De l’exclusion à la vie

Les progrès de la médecine parviennent heureusement jusqu’aux habitants de Lo Sheng. Dès la fin des années 70, les habitants sont tous guéris, bien que les séquelles physiques de leur maladie soient permanentes. Nombres d’entre eux ne souhaitent pas quitter le site de Lo Sheng qui, plus qu’un lieu de soin, est devenu depuis longtemps leur lieu de vie.

La paisibilité de la léproserie de Lo Sheng est pourtant perturbée en 1994. Le département du Système de Transit Rapide de Taipei prévoit de construire un dépôt de métro sur le site. Le directeur de la léproserie de l’époque, Chen Ching Chuan, s’oppose au projet. Les habitants de Lo Sheng ne sont tout d’abord prévenus de ce projet que par une association d’étudiants de l’université de Fu Jen (( 輔仁大學)), proche du site.

A la recherche d’un compromis, le gouvernement propose en 2001 de construire une tour-hôpital comme alternative au village. Le mécontentement des habitants, des associations étudiantes et de quelques ONGs se fait sentir. En 2005, le Conseil pour les Affaires Culturelles nomme le lieu monument historique temporaire, ce qui ne clôt pas le débat de la démolition du lieu.

Le 11 mars 2007, les étudiants et patients de Lo Sheng organisent un sit-in devant la maison du Premier Ministre de Taiwan, Su Tseng Chang. Le 15 avril, ils sont des milliers à défiler dans les rues de Taipei, alors que le projet de démolition du village s’apprête à commencer. La mobilisation s’étend même à l’étranger. Des Taïwanais étudiant à Paris organisent deux événements de distribution de câlins gratuits devant le Centre Pompidou et la Cathédrale Notre-Dame pour sensibiliser la population française au sujet.


Câlins gratuits 聲援樂生行動 Paris 4/08 : action étudiante pour apporter un soutien à Lo Sheng

Le 30 avril, la Commission Publique sur la Construction décide que les 39 foyers d’anciens lépreux seront préservés, 10 reconstruits et 6 démolis.

Un héritage à préserver

Aujourd’hui, le village de Lo Sheng est fragile. Les travaux entrepris dans le projet de dépôt de métro ont déstabilisé la colline sur laquelle repose le village. Des protections et renforcements ont dû être installés sur plusieurs habitations. Reconnue monument historique, cette partie du village n’est donc pas concrètement menacée de destruction par les projets de métro, mais elle en subit les séquelles.

Pour Sylvie Ragueneau, il faut désormais réfléchir au futur de Lo Sheng. Pour ce faire, elle a ouvert une petite exposition sur le site. L’objectif est d’attirer du monde sur le lieu afin de continuer à le faire vivre. Gaëlle est une étudiante taïwanaise de Mme Ragueneau, en master de politique et de médiation culturelle à l’université de Fu Jen . Elle a travaillé avec ses camarades à la mise en place de cette exposition : « Prendre soin de notre héritage là où nous sommes ».

La jeunesse taïwanaise a parfois du mal à se connecter à son histoire et son patrimoine. Pour Gaëlle, la mobilisation sociale de 2007 a permis à de nombreux jeunes de prendre conscience de ce problème. « Je crois que Lo Sheng est maintenant connu grâce à tous ces mouvements. »

L’exposition sur le site de Lo Sheng n’est pas un cas isolé de la mobilisation artistique sur le sujet. L’artiste Chen Chieh Jen a exposé cette année à la biennale de Taipei une œuvre sur la Léproserie de Lo Sheng : Realm of reverbation (Domaine de réverbération). Dans une salle plongée dans le noir, le spectateur est invité à visionner quatre écrans. Des images en noir et blanc du site délabré, de scènes de la vie quotidienne et de témoignages de résidents défilent simultanément.

Les habitants de Lo Sheng vieillissent et il est bien possible que le lieu ne soit plus habité d’ici une dizaine d’années.  Comment sera-t-il alors possible de préserver le lieu ? Au ministère de la Culture, on murmure un projet de musée de la santé. Difficile à croire pour Sylvie Ragueneau :  trop complexe, trop coûteux et les acteurs concernés sont trop nombreux. Un tel projet concernerait au moins le ministère de la Santé  de la Culture, des Transports, le comté de Taipei et de Taoyuan. L’obtention de l’aval de toutes ces parties semble peu probable.

Une majorité en faveur du projet de métro

Aucune chance non plus de demander l’appellation de patrimoine mondiale par les Nations Unies ; Taiwan n’y possède pas de siège et devrait alors déposer cette candidature au nom de la République Populaire de Chine. L’hypothèse semble peu plausible, compte tenu des relations diplomatiques entre les deux pays.

Bien qu’elle souhaite que le site de Lo Sheng soit préservé, l’étudiante Gaëlle pense que le problème de Lo Sheng ne sera pas résolu tant que les intérêts de tous ne seront pas réellement pris en compte.

« On a pris en compte l’intérêt des habitants de Lo Sheng mais on a ignoré en même temps la majorité autour de Lo Sheng. » 

Cette majorité, c’est celle qui désire voir ce projet de métro aboutir. L’aventure de la léproserie de Lo Sheng, témoin privilégié d’une histoire taïwanaise tumultueuse, semble donc loin d’être terminée.

Camille Camdessus (Taipei)

Taiwan : premier pays d’Asie en voie de légaliser le mariage pour tous

L’île de Taiwan légalisera-t-elle bientôt le mariage pour tous ? Le Conseil constitutionnel de Taiwan a rendu une décision historique mercredi 24 mai, jugeant qu’il était illégal d’interdire à deux personnes de même sexe de se marier.

Par cette décision, le Conseil constitutionnel donne deux ans au gouvernement taïwanais pour se plier à la règle. Le Parlement taïwanais est justement en train de débattre plusieurs propositions de lois visant à légaliser le mariage pour tous, une promesse phare de la campagne présidentielle de Tsai Ing-Wen, présidente élue en janvier 2016.

A Treasure Hill à Taipei, deux personnes se font un câlin, entourées d'un drapeau arc-en-ciel, représentant la communauté homosexuelle. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Le 26 décembre 2016, un couple drapé dans un drapeau LGBT devant le parlement Taïwanais, au moment où un amendement introduisant le mariage gay était voté en 1ère lecture. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

Premier pays d’Asie

Taiwan s’apprête ainsi à être le premier pays d’Asie à franchir ce pas décisif, dans une région où l’homosexualité est parfois sévèrement réprimée. L’île a longtemps été pionnière en matière de droits LGBT, organisant la plus grande gay pride d’Asie, réunissant 85 000 personnes chaque année. La légalisation du mariage gay est débattue depuis 2003 dans le pays. Dans le quartier de Treasure Hill, réputé artistique et progressiste, certains murs, ornés de stickers militants, crient plus fort que d’autre .

La lutte pour la reconnaissance des droits des homosexuels placardée dans un quartier progressiste de Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

La lutte pour la reconnaissance des droits des homosexuels placardée dans un quartier progressiste de Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

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Camille Camdessus

Quel avenir pour la Chine et Taïwan ? Parole aux jeunes

Le 7 novembre dernier se rencontraient à Singapour les chefs de gouvernements chinois et taïwanais. Une première historique depuis leur séparation en 1949, qui témoigne de l’évolution de leurs relations diplomatiques. Trois semaines se sont écoulées, le temps pour les nouvelles générations de ces deux pays, qui n’ont pas été témoins de la création de la République de Chine et de la République Populaire de Chine, de poser des mots sur l’avenir. 

Une poignée, deux voix/novembre2015/Crédits Dessins: Crossworlds-CamilleGuillard

Une poignée, deux voix. Chine, novembre 2015. Crédits Dessins: Crossworlds/Camille Guillard

Côté Taiwan : une simple poignée de main 

L’événement  a été généralement perçu de manière plus positif en Chine qu’à Taiwan. Evidemment, les opinions varient selon l’âge ou le niveau de vie de chacun. Kevin Yang, étudiant taïwanais à la National Taiwan University, affirme que « 66 ans après la guerre civile en Chine, certaines personnes voient le côté historique de cette rencontre, tandis que d’autres la considèrent comme une autre forme de démonstration du rapprochement qui s’opère depuis quelques années entre les deux pays ».

En revanche, pour beaucoup de Taïwanais, le meeting n’ira pas plus loin qu’une simple poignée de main. Pour Kevin Yang, et de nombreux jeunes taïwanais, « ce meeting n’influencera pas sérieusement la relation transdétroit et restera essentiellement une belle cérémonie dans le domaine de la diplomatie ». La rencontre a surtout été finement organisée pour satisfaire les intérêts des deux parties. Côté taïwanais, le président Ma Ying-jeou désirait cette rencontre depuis des années afin de poursuivre les ambitions historiques de l’île. De cette manière, il permet à Taïwan d’améliorer sa position et son image à l’international.

« Les jeunes Taïwanais ont peur que l’île soit vendue à la Chine »

Ce que ce meeting nous dit sur l’avenir des deux pays, personne n’en est vraiment sûr. Les élections présidentielles à Taiwan prévues en janvier prochain risquent de changer la donne. Les récents sondages portent la candidate du DPP (parti démocratique progressiste ou « parti vert »), Mme Tsai Ing-Wen, sur le trône présidentiel. Vis-à-vis des relations transdétroits, sa position tout au long de la campagne est restée fixée sur le « maintien du statu quo », sans pour autant révéler plus de détails sur les moyens d’y parvenir.

Mme Tsai a trouvé ses plus fervents partisans parmi la jeunesse taïwanaise, majoritairement en faveur du maintien de l’indépendance de l’île, et tout particulièrement après le mouvement des Tournesols de l’an dernier. Même si elle ne peut pas se permettre de perdre leurs voix, Mme Tsai est contrainte de tenter un rapprochement avec les « supporters bleus » (partisans du « parti bleu », le Kuomintang (KMT), parti nationaliste jusqu’alors le plus influent dans la politique taïwanaise), aussi déçus de l’administration du gouvernement Ma ces sept dernières années. Dans tous les cas, elle décidera de la future température des relations entre la Chine et Taiwan. Elle devra faire face à l’intransigeance de Xi Jinping et le concept qu’il martèle d’une « Chine unique ». L’avenir, de ce fait, est compliqué à prédire.

>> Pour en savoir plus : La révolution des Tournesols : vers un autre Hong Kong ?

Ce qui reste certain, c’est que les réticences au rapprochement restent fortes du côté taïwanais. D’après Kevin Chou, autre étudiant taïwanais de la National Taiwan University : « les jeunes Taïwanais ont toujours peur que Ma « vende » Taiwan à la Chine, mais surtout que ce rapprochement conduise à la perte du mode de vie à la taïwanaise ».

Une Chine, deux interprétations ?

La situation d’aujourd’hui fait ressurgir l’expression « une Chine, deux interprétations », apparue pour la première fois lors du consensus de 1992, qui affirmait  que la Chine continentale et Taiwan appartenaient à « une seule Chine ». Les opinions des Chinois et des Taïwanais divergent complètement sur le sens de l’expression. Côté taïwanais, la phrase provoque indubitablement l’animosité de ses interlocuteurs. Pour Kevin Yang, il est clair que la Chine ne s’attache qu’à l’idée d’« une Chine unique » plutôt qu’à des « interprétations respectives ». Il ajoute que « la possibilité de deux interprétations relève de l’imaginaire, puisque ce but n’a toujours pas été atteint », car la Chine se refuse dans les faits à reconnaître l’existence de deux interprétations respectives.  

Côté Chine : « des bonnes relations » 

En Chine, la chaîne d’information CCTV n’a reporté que du bien de ce meeting « historique ». L’image de la « très » symbolique poignée de main entre les deux dirigeants a tourné en boucle sur les écrans. La plupart des Chinois diront qu’ils sont confiants quant aux résultats que produira ce meeting et que cette rencontre est le symbole de l’amélioration des relations entre la Chine et Taiwan. Ruoxi, jeune Chinoise de 20 ans, affirme que « la cérémonie a pour but de montrer les bonnes relations des deux partis au pouvoir en Chine continentale et à Taiwan, malgré la chute presque irrévocable du Kuomintang ». Elle ajoute à cette dernière évocation que « le parti du Kuomintang aurait peut-être besoin d’avoir recours au parti communiste pour l’aider à se maintenir au pouvoir ».

Dans la population, les réactions ne sont pas très virulentes. Un étudiant en ingénierie à la Zhejiang University explique que pour des raisons de différences socio-économiques importantes, « la plupart des Chinois ne se sentent pas concernés par ces problèmes, car ils n’ont pas le temps de s’y intéresser ».

Cette cérémonie en grandes pompes est-elle avant tout destinée à la communauté internationale, pour faire diversion des tensions et des ambitions de la Chine en Asie du Sud-Est ? L’Empire du Milieu continue notamment d’accroître son influence économique sur ses voisins, comme au nord du Laos, terre de prospérité chinoise. Mais pour le futur ingénieur, « il faut laisser les intellectuels régler toutes ces questions autour de la politique ».

Les jeunes Chinois envisagent un compromis

Mais parmi les jeunes Chinois intéressés, les points de vues ne sont pas aussi tranchés que ce que l’ont pourrait penser. Anne, jeune Chinoise de 20 ans, me dit qu’elle ne désire pas davantage un rapprochement des deux pays. Cependant, en bonne citoyenne chinoise, elle considère que Taiwan fait partie de la Chine. L’idéal pour elle serait une situation intermédiaire :

« l’acceptation du concept de ‘Chine unique’, ne doit pas forcément mener à une entière intégration des aspects politiques, économiques et culturels ».

Ruoxi va dans le même sens : « Si elle provoquera sans aucun doute des opinions opposées de Taïwanais, qui se croient une communauté indépendante, l’intégration ne veut pas dire unification : elle peut s’arrêter au niveau économique et culturel ». Dans ce cas de figure, reste à savoir si la Chine ne voudra effectivement pas pousser l’intégration jusqu’au niveau politique.

Ruoxi pense, elle, que tout dépend aussi de la définition que l’on donne à la communauté chinoise dans son ensemble. La Chine étant une « nation de civilisations », il ne faut pas l’envisager sous la notion de pays/nation, importée de l’Occident. D’autant plus que le Chine, vieille de plusieurs siècles, ne se définit comme une « nation » que depuis 1910.  Pour elle, « ceux qui sont profondément influencés par la culture chinoise peuvent se déclarer chinois et faire parti de la Chine ».

Les perceptions de la rencontre du 7 novembre sont variées. Il apparaît évident que ce meeting n’est pas l’aboutissement des années de tensions entre les deux pays. Au contraire, il nous invite à regarder de plus près le déroulement de l’actualité chinoise et taïwanaise à venir.

Camille Guillard