Archives du mot-clé Valparaiso

« No más AFP » : les Chiliens manifestent pour leur droit de vieillir sereins

A l’approche des élections présidentielles en novembre prochain, le contexte social se tend au Chili. Dimanche dernier, ce sont plus de deux millions de personnes qui sont descendues dans la rue, selon les responsables du collectif « NO+AFP » (No más AFP). Une mobilisation massive pour exiger une réforme des AFP, le système actuel de retraite, que nous raconte notre correspondante depuis Valparaiso.

La ferveur politique épouse les rues de Valparaiso ce dimanche 26 mars. Il est 11h lorsque commence ce qui fut annoncé comme la plus grande mobilisation nationale contre le système de retraite chilien. Le soleil accorde d’ailleurs une trêve automnale, presque en signe d’approbation. Un char aux couleurs partisanes prend la tête du cortège face à une foule plus que jamais unie, le ton est donné : « Aujourd’hui, le Chili refuse de financer les intérêts des grandes entreprises et ceux des politiques corrompus. Ces mêmes représentants politiques qui ont rejeté le projet de réforme. Nous savons et n’oublierons pas qui ils sont ! ». Le port s’embrase sous le bruit des tambours mêlé aux chants militants.

image03

Manifestation sur l’avenue Pedro Montt, Valparaiso. Crédit photos : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

 

Que sont les AFP ?

Les AFP, Administradora de Fondos de Pensiones, sont les agences privées chargées de la gestion du système de retraite chilien. Elles sont crées sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet, en novembre 1980, par le décret-loi n°3.500. Cette mesure réforme l’ancien système de retraite par répartition en faveur d’un système de capitalisation individuelle. Tous les travailleurs chiliens sont obligatoirement affiliés à une AFP à laquelle ils doivent verser 10% de leur salaire.

Ce décret-loi est modifié en 2002 par la loi 19.795 qui introduit la notion de « multifonds ». Apparaît dès lors, au sein des AFP, cinq fonds de pensions différents classés par échelle de risque financier. Les Chiliens ont donc le choix d’investir leur cotisation du fonds le plus risqué (A) au plus conservateur (E). Les fonds de pensions risqués permettent d’envisager un majeur bénéfice sur le long terme tout en s’exposant aux lois du marché et donc, au risque de perte de l’investissement.

À ce jour, il existe six entreprises privées à la tête des AFP et la majorité des travailleurs chiliens concentrent leurs épargnes sur les fonds B et C, respectivement considérés comme risqué et intermédiaire pour tenter d’augmenter tant bien que mal une pension retraite très souvent insuffisante.

 

image01

Des familles entières manifestent à Valparaiso dans un rassemblement inter-générationnel. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Les raisons de la colère

Les manifestations qui ont eu lieu sur tout le territoire national dénoncent les conséquences des AFP sur les pensions retraites des travailleurs et réclament leur abolition. D’où le nom du collectif « No más AFP » : « nous ne voulons plus d’AFP ».

En 2016, la moyenne des pensions au Chili s’élève à 286 euros par mois selon les chiffres du think tank de gauche Fundacion Sol . Rapporté au coût de la vie, beaucoup de retraités doivent continuer à générer une activité économique ou imposer une lourde charge financière à leurs familles. Une manifestante révoltée s’insurge :

« Nous sommes ici parce que nous sommes tous obligés de contribuer à un système qui n’apporte que la misère ».

Dans l’air est perceptible un vif sentiment d’injustice face à cet héritage de la dictature. Sentiment également alimenté par l’enrichissement des AFP : 2.3 millions de dollars par jour en 2015. Et leur relation avec les grands groupes financiers et commerciaux du pays : les AFP investissent plus de 31.000 millions de dollars dans dix banques présentes sur le territoire. Cela signifie que les travailleurs chiliens financent par ce biais les mêmes groupes bancaires qui leur accordent des crédits à la consommation, auxquels ils ont recours pour remédier aux bas salaires et faibles retraites, avec des taux d’intérêts annuels pouvant dépasser les 20%, 30% ou encore 40%.

« La lutte sociale, c’est le plus important »

image02

Miguel regarde le char de la coordinadora NO + AFP. Crédits photos : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Au-delà du sentiment d’injustice réside l’espoir d’un changement qui naîtrait de la force collective. C’est ce que défend Miguel, un octogénaire plein de fougue et toujours au front des manifestations de son port natal : « La lutte sociale, c’est le plus important. Il ne faut pas se diviser à cause des partis politiques mais s’unir et se mobiliser pour changer ce système ». Il laisse flotter au vent un drapeau chilien qu’il brandit fièrement mais qui lui rappelle des heures plus sombres. Il reçoit 200 euros de pension retraite par mois. Miguel explique qu’il a travaillé toute sa vie pourtant. Il est dans la rue aujourd’hui « pour défendre la dignité de tous les travailleurs ». Et il descendra dans la rue, son drapeau comme cerf-volant, jusqu’à atteindre ce rêve collectif.

Pour les partisans du changement, ce rêve se défend d’ailleurs d’être une utopie : il a été traduit sous forme de réforme politique par le collectif  NO+AFP. Cette réforme propose la mise en place d’un nouveau système de répartition solidaire et tripartite entre Etat, entreprises et travailleurs. Des manifestations pour soutenir leur abolition ont eu lieu dès cet été au Chili.

« L’avenir entre les mains des enfants ». Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La marche dominicale se termine par d’intenses remerciements aux étudiants, travailleurs et professionnels mobilisés tout au long du pays et grâce auxquels la proposition de réforme a pu voir le jour. La présidente Michelle Bachelet a proposé de convertir ce système de retraite en une AFP publique, pour casser le monopole des six agences privées. Mais ces Chiliens dans la rue veulent leur abolition. Et ils scandent : « Nous ne lâcherons rien ! ».

Cyndi Portella

Des mouvements étudiants à la mairie, découvrez celui qui promet un « Valparaíso aux citoyens »

Il y a moins d’un mois, les urnes défiaient encore une fois les sondages en France lors de l’élection du candidat aux primaires de la droite et du centre, à travers le choix du candidat conservateur, François Fillon. Récemment, au Chili, la surprise a également été de mise mais de l’autre côté de l’échiquier politique. Retour sur l’élection du maire de Valparaiso que personne n’avait vue venir.

Mercredi 7 décembre sur le coup de 16h, une foule se forme sur le perron de la mairie. Jeunes parés de sac à dos et drapeaux à la main, la ferveur politique au coin de l’œil, familles, personnes plus âgées, ils n’attendent qu’une seule chose : la cérémonie d’investiture du nouveau maire de leur port chéri, Jorge Sharp.

Jorge Sharp. Discours à l’intérieur de la mairie après la cérémonie de passation. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

L’aventure commence le 23 octobre lors du résultat des élections municipales de Valparaíso. Tout le pays découvre avec une immense surprise la victoire du jeune avocat Jorge Sharp, candidat indépendant et affilié au mouvement politique de la Izquierda Autónoma (Gauche Autonome). Il remporte l’élection avec 53,8% des voix laissant le goût amer d’une sévère défaite aux candidats des deux partis politiques traditionnels : Leopoldo Méndez Alcayaga représentant de la Nueva mayoria, coalition du centre et de la gauche menée par l’actuelle présidente Michelle Bachelet, et Jorge Castro Muñoz candidat de l’Union Demócrata Independiente (UDI) représentant de la droite conservatrice et successeur du maire sortant.

Derrière l’homme, la victoire des mouvements sociaux

Jorge Sharp est  populaire, c’est un fait : un simple coup d’œil à la marée humaine présente lors de son investiture officielle suffit pour s’en convaincre. Les deux étages du bâtiment municipal frémissent sous les slogans scandés avec ferveur: « C’est possible » et « Sharp, ami, le peuple est avec toi ». L’émotion est palpable, les sourires se dessinent, les poings se lèvent. Des drapeaux de la Izquierda Autónoma et d’autres mouvements amis s’agitent comme des cerfs-volants survoltés. On écoute avec attention et fierté le discours du nouveau maire. Le message est clair, il ne s’agit pas d’une victoire personnelle : « Le succès électoral historique du 23 octobre n’est pas celui de la personne qui lit ces lignes devant vous, il est celui de toutes les volontés qui ont lutté durant des années pour une ville et un pays plus justes et qui aujourd’hui sont les acteurs principaux de ce projet », scande Jorge Sharp.
Ce triomphe politique ne se résume pas à un individu, ni à une municipalité ; il incarne un sentiment bien plus large d’espoir pour tout le pays et ses organisations sociales. En effet, le groupement politique de la Izquierda Autónoma, dont Jorge Sharp est membre fondateur, naît directement des mouvements sociaux étudiants chiliens.

 

image02

Un enfant, vêtu en clown, regarde avec admiration les militants du second étage dans la mairie. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Depuis 2011, apogée des manifestations pour une réforme du système éducatif, les fédérations étudiantes ne cessent de revendiquer le droit à une éducation publique gratuite et égalitaire et s’élèvent contre la marchandisation de celle-ci. Très vite, la mobilisation prend de l’ampleur et d’autres corps sociaux s’unissent à cette lutte afin de dénoncer un système néolibéral hérité de la dictature où l’éducation, les retraites, les ressources naturelles sont privatisées.

L’ignorance des gouvernements, et les réponses peu satisfaisantes données aux revendications qui animent cette lutte sociale, ont permis l’émergence de nouvelles forces politiques de gauche qui s’émancipent des partis politiques traditionnels. Ce contexte singulier laisse à penser que l’élection de Jorge Sharp initie une « révolution silencieuse », d’après les termes d’un récent article du journal britannique The Guardian.
Le nouveau maire semble avoir pleinement conscience de l’influence que pourrait avoir son mandat à l’échelle nationale et termine son discours sur ces mots : « Notre message et témoignage se transmettront, sans aucun doute, à tout le pays. Car nous savons que tout le long du territoire national existent également des centaines de personnes qui comme nous rêvent d’une patrie plus digne et plus juste ».

Vers une démocratie participative : l’idée de la “Mairie Citoyenne”

image01

Superposition photographique: un danseur de cueca lors du concert de clôture de la cérémonie et le sac à dos décoré d’un militant. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La campagne de Jorge Sharp s’est construite autour de l’idée d’une « Mairie Citoyenne » qui donne directement le pouvoir aux habitants de Valparaíso sur les décisions et initiatives politiques à prendre pour améliorer leur quotidien. Dès lors, il parcourt la ville et organise des rencontres ouvertes aux citoyens afin d’élaborer un programme participatif où les idées sont débattues et les conclusions qui en émanent sont ajoutées au programme politique municipal. Il est également possible d’envoyer des propositions sur la page internet de Jorge Sharp pour tout ceux qui n’ont pas pu se déplacer.

La phrase emblématique de la campagne « Récupérons Valparaíso avec les mains propres » veut dénoncer un pouvoir corrompu et détenu depuis longtemps entre les mains des mêmes hommes et intérêts politiques. Aujourd’hui, Valparaíso serait entre les mains de ses citoyens, selon Jorge Sharp, et ce dernier se décrit lui- même comme un canal permettant de transmettre leur volonté. La marche vers une démocratie participative a débuté: des rencontres de voisins ont été organisées dans les différents secteurs de la ville afin de définir les priorités de la nouvelle municipalité.

Pour le moment, les problématiques les plus urgentes concernent la question de l’hygiène publique et celle des risques d’incendie. Jorge Sharp hérite d’une ville dont le bilan ne pousse pas à l’optimisme : 8,1% de taux de chômage, des problèmes de transport en commun, de saleté généralisée dans les rues et un conséquent déficit budgétaire. Mais, à entendre le chant des citoyens exaltés ce 7 décembre, journée d’investiture, « C’est possible! » et on a envie d’y croire.

 

Cyndi Portella