Taïwan : bulletins réservés et référendums au menu des élections

À la veille des élections européennes généralement marquées par un fort taux d’abstention, notre correspondante Inès Girard raconte les stratégies mises en place pour représenter les minorités grâce au vote à Taïwan.

Taiwan déclare son amour à la démocratie depuis de nombreuses années. Pour se démarquer de la Chine continentale, la tradition du vote lui est chère. Cependant, le professeur Kuo Jen-Feng à l’Université nationale de Taiwan questionne sur la participation des minorités ; si ces petits bouts de papier ont été mis en place, qu’en est-il réellement de leur voix ? Réponse à travers trois exemples.

Multiples papiers : 1 référendum, 10 questions pour un mariage gay

Affiche sur le référendum pour le mariage gay à Taïwan

Le 17 mai 2019 marque un jour historique : le mariage homosexuel est enfin entré dans la législation ! Après plusieurs années de combats acharnés, la loi est passée avec 93 votes pour, 66 contres et 27 abstentions.

D’après le groupe Marriage equality coalition Taïwan, ceci est le résultat de plus de 30 ans de travail. Changer les mentalités, ancrer des idées plus tolérantes prend du temps. Ces évolutions peuvent s’observer au travers des votes récents.

D’abord c’est la Cour suprême de Taiwan qui a déclaré le Code civil comme non conforme à la Constitution car il ne reconnaissait pas le mariage pour tous. Ne pas reconnaître cette union civile à cause du sexe d’une personne est en effet une atteinte aux droits humains. Il a donc fixé la date butoir du 24 mai 2019 au gouvernement pour remédier à cette injustice.

Avant d’aller plus loin, celui-ci a eu recours au référendum. Le système est assez simple : des questions fermées sont numérotées et posées aux citoyens. Pour chacune d’entre elles, on doit voter en répondant « oui » ou « non » ou en votant blanc. La réponse ayant le plus grand score sera celle prise en compte. En novembre 2018, parmi dix questions posées au peuple taïwanais, cinq concernaient le mariage homosexuel ou l’éducation sexuelle inclusive à l’école.

Alors qu’il aurait pu être décidé de simplement supprimer la mention « du même sexe » dans la loi sur le mariage, l’expression populaire s’est tournée vers la création d’un nouveau texte concernant le mariage pour tous. Dans un effort pour apaiser les conservateurs, l’appellation « mariage » est réservée pour les couples de sexe opposé.

Pour certains activistes présents au Oslo freedom forum à Taiwan en novembre 2018, cette différence est source de discrimination : il y a donc deux lois concernant le mariage suivant le sexe des personnes. Malgré cette déception, la communauté LGBTQI+ s’est réjoui d’avoir tout de même acquis un nouveau droit.

« Nous continuerons notre travail pour éradiquer les discriminations, le harcèlement et défendre l’éducation LGBTI » assure Benson Lee, un membre de Marriage equality coalition Taïwan, en réaction à cette victoire « de l’amour ».

Quotas pour l’égalité des genres

Dans sa lutte pour plus de représentation, d’égalité et moins de discrimination, Taïwan a mis en place au cœur de son système de vote des quotas pour l’égalité des genres. Certaines places dans les institutions politiques sont réservées aux femmes, toujours bien moins représentées que les hommes.

A Taïwan, le vieux stéréotype sexiste des épouses à la maison persiste. Le premier problème à résoudre est donc de convaincre les femmes qu’elles peuvent et doivent se présenter aux différentes élections.

De même, l’idée selon laquelle cette discrimination positive serait alors une discrimination envers les hommes persiste. Le but revendiqué du dispositif est pourtant simplement de soutenir les candidatures de femmes pour démontrer que celles-ci peuvent être tout aussi compétentes que les hommes.

Si le vote demeure libre, certains sièges sont donc réservés pour les candidates afin de remplir les obligations de parité fixées par les quotas. Ces politiques ont étés mises en place à travers des réformes au milieu des années 90 et 2000 explique Chang Ling Huang, professeure au département de Sciences Politiques de l’Université nationale de Taïwan.

Une étude de cette docteure, « Reserved for Whom? The Electoral Impact of Gender Quotas in Taïwan », démonte ces clichés et assure que ces dispositions ne réduisent pas le choix dans les bulletins de vote. Taiwan utilise le single non transferrable vote, soit le choix unique non transférable. Chaque votant choisi un ou une candidate et les personnes récoltant le plus de votes gagnent leur siège. C’est à ce moment là que des places sont réservées pour les femmes.

Par exemple, dans le cas où six individus doivent être élus et que trois doivent être du sexe féminin, alors même que les 4 candidats arrivés en tête sont des hommes, le dernier sera évincé au profit des 3 premières femmes arrivée en tête.

Les résultats des recherches de Chang Ling Huang montrent que les femmes ont des qualifications égales ou meilleurs que les hommes « à la place » desquels elles sont élues. Les bulletins à l’épreuve des quotas pour l’égalité ne brident pas l’opinion des citoyens mais permettent au contraire d’encourager le débat. La compétition politique est intensifiée, offrant une meilleure démocratie.

Accès au bulletin de vote assuré pour les aborigènes

Avant d’être colonisé par les Portugais et les Hollandais, Taïwan était peuplé d’autochtones. Malgré la christianisation forcée de l’île avec la colonisation, quelques tribus ont survécu. Elles sont officiellement au nombre de 16 aujourd’hui, comportant 42 languages.

Ces groupes sont majoritairement localisés dans l’est du pays, dans les régions de grands parcs naturels. Cependant, même avec un positionnement géographique qui peut isoler ces populations, elles ont un accès au vote assuré par un système spécifique et utilisent donc les bulletins de vote au moins autant que les citadins, nous renseigne le musée de l’éthique Life Original.

En effet, chaque village possède une personne à sa tête : ce poste se transmet d’une génération à une autre et reste donc occupé par des individus issus de la même famille. Il a un rôle symbolique ainsi que de représentation : il porte la voix de son peuple aborigène sur la scène nationale. Chaque individu conserve cependant sa voix lors des votes à l’échelle nationale, qu’il s’agisse d’élections ou de référendums.

Pour les législatives, il existe un système spécifique permettant aux peuples aborigènes d’être convenablement représentés : des sièges leur sont réservés au nombre de huit. Seules les personnes aborigènes ont le droit de voter pour ces places. Elles ne votent pas pour les autres candidats, et leurs représentants sont aussi des Aborigènes. Cela leur permet de faire partie de la vie politique et d’avoir leur mot à dire quoi qu’il arrive. Cela donne la possibilité à ces tribus de se coordonner afin de préserver au mieux leurs intérêts.

Taïwan tient à ces exceptions législatives, dans une volonté de se démarquer des autres pays asiatiques. Toujours en concordance avec ce souhait de promouvoir les droits humains, il est maintenant interdit de les questionner dans les référendums : les droits humains demeurent en théorie inviolables.

Inès Girard, correspondante à Taïwan.

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