Pourquoi des Taïwanais veulent-ils préserver l’ancienne léproserie Lo Sheng 樂生 ?

A Taïwan, le quotidien des habitants d’une ancienne léproserie est menacé par un projet de construction de métro, suscitant la mobilisation d’artistes et d’étudiants. Que représente la léproserie pour ces Taïwanais ? Notre correspondante s’est rendue sur place.

Lo Sheng (樂生), c’est une léproserie au nord-est de la banlieue de Taipei, tout au bout d’une ligne de métro ; un espace de trente hectares dédié au soin et au confinement de lépreux taïwanais. Le site est imaginé par un pasteur canadien à la fin des années 1920. Il estime à l’époque que les lépreux sont entre autres malades à cause de leurs conditions d’hygiène et de vie, et qu’il faut leur offrir un espace sain au milieu de la nature pour les guérir. Lo sheng veut dire ‘Endroit joyeux’.

Aujourd’hui, Lo Sheng représente un endroit où le temps semble figé. Un microcosme à l’architecture atypique où bâtiments de l’ère coloniale, san he yuan ( 三合院 ) et constructions des années 50 se côtoient. Un lieu tranquille où la nature a repris ses droits ; ce vert est une singularité à Taipei de nos jours. Quand on arpente les allées du village, le silence règne, à l’exception des bruits de gorge de cinq septuagénaires sirotant du thé, sur fond sonore des dernières actualités crachées par un poste de télévision démodé, unique rappel du monde extérieur.

L'ancienne léproserie Lo Sheng à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Dans l’ancienne léproserie Lo Sheng à Taïwan, l’arrière-cour d’une maison de style san he yuan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

Les patients de Lo Sheng viennent des quatre coins de l’île. « C’est un microcosme de la société taïwanaise », nous explique Sylvie Ragueneau, auteure de ‘Losheng : témoin de la construction identitaire de Taiwan‘. Sylvie Ragueneau est une habituée du lieu : elle salue les habitants et s’arrête boire un verre de thé à leurs côtés.

Comme un petit Taïwan

La micro-société de Lo Sheng est, selon elle, à l’image de l’insularité taïwanaise : un espace clos dans lequel différentes cultures doivent apprendre à cohabiter. Elle nous raconte : « Les personnes qui ont été enfermées à Lo Sheng sont des personnes qui ont été atteints par la lèpre mais qui habitaient dans des endroits très différents de l’île. Au moment de l’arrivée du Kuomintang, de Tchang Kai Shek et du retour de l’armée, il y a également eu des malades qui sont arrivés à Taiwan et qui ont aussi été enfermées à Lo Sheng. Ainsi, on retrouve à Lo Sheng des ‘représentants’ des différentes cultures géographiquement présentes à Taiwan. »

L’île de Taiwan, habitée initialement par une population aborigène, a été habituée à de nombreuses vagues de migration d’habitants venant de différentes régions de Chine continentale. L’insularité de Taïwan contraint donc depuis longtemps des peuples de différentes coutumes, religions, cultures et même de différentes langues à cohabiter, non sans certaines difficultés ou tensions. A Lo Sheng, il y a un temple et une église, des patients originaires des quatre coins de l’île. Les conversations se font en japonais ou en mandarin, deux langues importées à Taïwan (le japonais par l’occupation nippone, le mandarin par les militaires et les forces du KMT).

Pour comprendre Lo Sheng, il faut remonter le cours de son histoire. Les colons japonais présents sur l’île depuis 1895 administrent rapidement le site, avec brutalité. Les lépreux taïwanais dont le nombre varie entre 300 et 1000 n’ont droit à aucun contact avec l’extérieur, une sorte de mise en quarantaine à vie. Naît donc à Lo Sheng une micro-société : espaces cultivables, élevages de cochons, de pigeons, de poulets et même une prison, Lo Sheng à tout pour s’auto-suffire. « A travers l’histoire de la léproserie, on retrouve aussi les différentes phases de l’histoire taïwanaise », constate Sylvie Ragueneau.

L’évolution de l’architecture du site est pareille à celle de la gouvernance de Taïwan : les forces nationalistes du Kuomintang (KMT) fuient la Chine continentale et se replient sur Taiwan. Le gouvernement KMT succède à l’administration nippone, les maisons coloniales japonaises sont remplacées par des maisons du style san he yuan ( 三合院 ), puis à des petits immeubles en béton.

Une ancienne supérette dans Lo Sheng, lieu qui fut une léproserie à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Une ancienne supérette dans Lo Sheng, lieu qui fut une léproserie à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

De l’exclusion à la vie

Les progrès de la médecine parviennent heureusement jusqu’aux habitants de Lo Sheng. Dès la fin des années 70, les habitants sont tous guéris, bien que les séquelles physiques de leur maladie soient permanentes. Nombres d’entre eux ne souhaitent pas quitter le site de Lo Sheng qui, plus qu’un lieu de soin, est devenu depuis longtemps leur lieu de vie.

La paisibilité de la léproserie de Lo Sheng est pourtant perturbée en 1994. Le département du Système de Transit Rapide de Taipei prévoit de construire un dépôt de métro sur le site. Le directeur de la léproserie de l’époque, Chen Ching Chuan, s’oppose au projet. Les habitants de Lo Sheng ne sont tout d’abord prévenus de ce projet que par une association d’étudiants de l’université de Fu Jen (( 輔仁大學)), proche du site.

A la recherche d’un compromis, le gouvernement propose en 2001 de construire une tour-hôpital comme alternative au village. Le mécontentement des habitants, des associations étudiantes et de quelques ONGs se fait sentir. En 2005, le Conseil pour les Affaires Culturelles nomme le lieu monument historique temporaire, ce qui ne clôt pas le débat de la démolition du lieu.

Le 11 mars 2007, les étudiants et patients de Lo Sheng organisent un sit-in devant la maison du Premier Ministre de Taiwan, Su Tseng Chang. Le 15 avril, ils sont des milliers à défiler dans les rues de Taipei, alors que le projet de démolition du village s’apprête à commencer. La mobilisation s’étend même à l’étranger. Des Taïwanais étudiant à Paris organisent deux événements de distribution de câlins gratuits devant le Centre Pompidou et la Cathédrale Notre-Dame pour sensibiliser la population française au sujet.


Câlins gratuits 聲援樂生行動 Paris 4/08 : action étudiante pour apporter un soutien à Lo Sheng

Le 30 avril, la Commission Publique sur la Construction décide que les 39 foyers d’anciens lépreux seront préservés, 10 reconstruits et 6 démolis.

Un héritage à préserver

Aujourd’hui, le village de Lo Sheng est fragile. Les travaux entrepris dans le projet de dépôt de métro ont déstabilisé la colline sur laquelle repose le village. Des protections et renforcements ont dû être installés sur plusieurs habitations. Reconnue monument historique, cette partie du village n’est donc pas concrètement menacée de destruction par les projets de métro, mais elle en subit les séquelles.

Pour Sylvie Ragueneau, il faut désormais réfléchir au futur de Lo Sheng. Pour ce faire, elle a ouvert une petite exposition sur le site. L’objectif est d’attirer du monde sur le lieu afin de continuer à le faire vivre. Gaëlle est une étudiante taïwanaise de Mme Ragueneau, en master de politique et de médiation culturelle à l’université de Fu Jen . Elle a travaillé avec ses camarades à la mise en place de cette exposition : « Prendre soin de notre héritage là où nous sommes ».

La jeunesse taïwanaise a parfois du mal à se connecter à son histoire et son patrimoine. Pour Gaëlle, la mobilisation sociale de 2007 a permis à de nombreux jeunes de prendre conscience de ce problème. « Je crois que Lo Sheng est maintenant connu grâce à tous ces mouvements. »

L’exposition sur le site de Lo Sheng n’est pas un cas isolé de la mobilisation artistique sur le sujet. L’artiste Chen Chieh Jen a exposé cette année à la biennale de Taipei une œuvre sur la Léproserie de Lo Sheng : Realm of reverbation (Domaine de réverbération). Dans une salle plongée dans le noir, le spectateur est invité à visionner quatre écrans. Des images en noir et blanc du site délabré, de scènes de la vie quotidienne et de témoignages de résidents défilent simultanément.

Les habitants de Lo Sheng vieillissent et il est bien possible que le lieu ne soit plus habité d’ici une dizaine d’années.  Comment sera-t-il alors possible de préserver le lieu ? Au ministère de la Culture, on murmure un projet de musée de la santé. Difficile à croire pour Sylvie Ragueneau :  trop complexe, trop coûteux et les acteurs concernés sont trop nombreux. Un tel projet concernerait au moins le ministère de la Santé  de la Culture, des Transports, le comté de Taipei et de Taoyuan. L’obtention de l’aval de toutes ces parties semble peu probable.

Une majorité en faveur du projet de métro

Aucune chance non plus de demander l’appellation de patrimoine mondiale par les Nations Unies ; Taiwan n’y possède pas de siège et devrait alors déposer cette candidature au nom de la République Populaire de Chine. L’hypothèse semble peu plausible, compte tenu des relations diplomatiques entre les deux pays.

Bien qu’elle souhaite que le site de Lo Sheng soit préservé, l’étudiante Gaëlle pense que le problème de Lo Sheng ne sera pas résolu tant que les intérêts de tous ne seront pas réellement pris en compte.

« On a pris en compte l’intérêt des habitants de Lo Sheng mais on a ignoré en même temps la majorité autour de Lo Sheng. » 

Cette majorité, c’est celle qui désire voir ce projet de métro aboutir. L’aventure de la léproserie de Lo Sheng, témoin privilégié d’une histoire taïwanaise tumultueuse, semble donc loin d’être terminée.

Camille Camdessus (Taipei)

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