Tbilisi la nuit : techno, néons et contestation

En mai dernier, la jeunesse de Tbilisi a organisé une longue rave devant le Parlement pour protester « contre le conservatisme, l’injustice et l’intolérance de la politique des drogues ». Ce n’est pas un hasard que ces voix contestataires soient celles de clubbeurs. A l’inverse de la rue en Géorgie, les clubs sont des lieux sûrs où peuvent se retrouver ceux qui se sentent stigmatisés par leurs choix. Portrait des nuits de Tbilisi.

Dans un pays longtemps dominé par des puissances étrangères, qu’elles soient ottomanes, perses, russes ou soviétiques, la créativité a toujours soutenu la rébellion contre un projet de domination culturelle. La scène musicale, électronique et nocturne est apparue il y a peu, portée par une jeunesse déterminée à se battre pour son identité. Car en 2018, l’oppression est perçue comme intérieure. C’est l’avènement d’une culture underground, construite sur l’idée que le combat contre les normes traditionnelles, l’intolérance et l’injustice sous toutes ses formes, y compris politiques, peut se faire en dansant.

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Le club Bassiani / © par Hitori – TwinklingNights, avec autorisation

 

Une contre-culture solidaire

Les clubs de musique électronique ont ouvert leurs portes il y a cinq ans seulement à Tbilisi. Luka était alors mineur. « Les premières boîtes que j’ai visitées étaient VITAMIN, Café Gallery et Mtkvarze. Ces trois-là étaient tout ce que je connaissais, je n’avais aucune information sur la club culture mondiale ou sur les artistes qui la dominaient », se souvient-il.

« Je mentais sur mon âge pour pouvoir vivre dans cette société meilleure offerte par  les clubs, pour écouter des sons puissants. »

Aujourd’hui Luka est chanteur et DJ. « Tout a changé en dix ans, une partie de la population a ouvert grand les yeux, une autre est toujours ruinée par les désastres des années 90. »

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Le club Bassiani / © par Hitori – TwinklingNights, avec autorisation

 

Dans les années 90, alors que les raves se multiplient à l’Ouest de l’Europe et dans Berlin libéré, les Géorgiens font face à la violence quotidienne, au manque de nourriture, d’argent, de logement. La société s’organise en communautés pour survivre et se tourne plus ardemment vers la religion. Face à un Etat post-communiste en déliquescence, l’Église devient l’institution la plus influente. Vingt ans plus tard, les rapports sexuels hors mariage, surtout pour les femmes, et l’homosexualité, sont encore perçus comme des déviances. Vivre seul ou en colocation est inhabituel, voire suspicieux.

Dans les familles on s’inquiète vite de ne pas recevoir de nouvelles des proches de la journée. Il est normal pour les mères géorgiennes d’appeler leurs filles adultes plusieurs fois par jour pour vérifier où et avec qui elles sont. Beaucoup attendent leur retour de soirée pour s’endormir. Natalie, originaire de Tbilisi a fait toutes ses études en Allemagne, puis en Autriche. De son retour en Géorgie à l’âge de 26 ans, elle raconte :

« En Géorgie, chacun se soucie sincèrement de l’autre. Les amitiés sont plus fortes, l’avis des proches sur la trajectoire individuelle compte beaucoup. En Autriche, je me sentais plus libre d’agir, mais aussi plus seule. »

L’intensité et la valeur du lien social est l’une des différences culturelles majeures entre les sociétés de l’Est et de l’Ouest, plus individualistes.

Pour ceux qui cherchent à s’en affranchir, cette mentalité traditionnelle est une pression quotidienne.

« Mon père est plus suspicieux que ma mère », témoigne Luka. « Elle s’inquiète bien sûr, mais elle a confiance en moi. J’y travaille depuis l’enfance. »

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Le DJ et chanteur Luka Metreveli / © Luka Metreveli, avec autorisation

 

Le compte Facebook fouillé à l’entrée

Pour entrer dans les clubs géorgiens il faut d’abord donner son profil Facebook, qui sera consulté. Au premier abord, cette méthode paraît contredire le projet d’égalité et de tolérance mais ce serait oublier que la société géorgienne continue de percevoir la vie nocturne comme une menace. Il s’agit donc de s’assurer que ceux qui y entrent n’appartiennent pas aux divers groupes fascistes qui cherchent à intimider cette communauté alternative.

A l’inverse de la rue, le club est un endroit sûr où peuvent se retrouver ceux qui se sentent stigmatisés par leurs choix, leur attitude ou leur style vestimentaire par le reste de la société.

Cette communauté parallèle et solidaire existe car elle conteste.

C’est de là vient le slogan de la rave de protestation du mois dernier : We Dance Together – We Fight Together / Nous dansons ensemble – Nous nous battons ensemble.

Pour Luka, « il est facile d’être à la fois sceptique et émerveillé quand on pense au pouvoir de la jeunesse en Géorgie. Parfois, on a l’impression que rien ne se passe, qu’il n’y a aucun progrès. D’autres fois, on est capable de s’extraire des énergies indésirables si rapidement qu’on en reste stupéfait ». Effectivement, la rave de protestation du mois passé, qui a rassemblé des milliers de jeunes, est une première dans l’histoire récente de la Géorgie.

Une identité visuelle

Cet esprit de provocation s’exprime aussi dans la mode, un style vestimentaire qui permet aux clubbeurs de s’identifier. Shaka, physionomiste au club Bassiani, en voit passer chaque nuit.

Lui-même est régulièrement dévisagé dans les rues de Tbilisi à cause de son style, de son crâne rasé, de ses piercings et nombreux tatouages. Des regards désapprobateurs qu’il a appris à ignorer: « Pendant longtemps, j’arborais un style hippie, fait de sarouels, de dreadlocks, de t-shirts délavés. C’était à l’époque ma façon de rejeter la violence de la société géorgienne. Je prônais la paix et l’amour », raconte ce jeune homme, rencontré la première fois lors lors d’une manifestation pour la dépénalisation des drogues.

« Puis, j’ai réalisé que ce style ne me correspondait plus, ne parlait pas de qui j’étais et d’où je viens. J’ai repris les codes street-wear des années 90 et 2000, les mêmes vêtements que je portais dans le quartier sensible où j’ai grandi. » Ce street-style géorgien esthétise le concept de post-soviétisme : un mélange audacieux de marques de sport et de néo-goth. C’est ce style provocateur qu’on retrouve dans les clubs de Tbilisi. Le jour, cette identité visuelle dérange.

Mais pour Shaka, « plutôt que de rejeter ces années-là, je les romantise en les réactualisant. C’est une provocation car mon style défie les normes associées à l’homme géorgien typique, plus genré et classique. »

Crédits : Shaka, avec autorisation de diffusion par CrossWorlds.

Crédits : Shaka, avec autorisation de diffusion par CrossWorlds.

Techno tourisme

Si dans les rues de Tbilisi, Shaka dénote, cette quête pour une identité propre inspire à l’international. Demna Gvasalia, créateur de la marque nommée Vetements et directeur artistique de Balenciaga, est géorgien. Son approche pratique de la haute couture joue avec les codes du bon et du mauvais goût en poussant à l’extrême l’esthétique street-wear, jusqu’à se faire un nom parmi les plus grands créateurs. Sur le podium, ce n’est pas seulement des mannequins qui défilent, mais toute une communauté qui questionne les normes de genre et de classes, tout un mouvement usuellement habitué à l’obscurité des clubs qui se retrouve alors sous les projecteurs.

Même engouement pour la musique géorgienne. Dans un article publié par Electronic Beats, peu après l’ouverture du club Bassiani, les co-fondateurs Zviad Gelbakhiani et Tato Getia expliquent : « La Géorgie essaye d’attirer plus de touristes, en même temps qu’elle cherche à se rapprocher de l’Union Européenne. La club culture est l’un des domaines culturels les plus développés ici et peut aider à atteindre ces deux buts. »

« C’est l’heure de l’âge d’or de la scène underground géorgienne, comme elle pouvait exister dans les années 90 et 2000 dans le reste du monde. A chaque fois que tu entres en club, tu ressens cette énergie brute, en ébullition », estime Luka.

En Géorgie, les raves et le style associé ne sont pas seulement une posture ou une nostalgie ; c’est une forme d’expression pour une nouvelle génération en quête de liberté et d’individualité. « Je pense qu’il est difficile de retrouver cette énergie ailleurs, car c’est nouveau pour tout le monde ici », observe Luka.

« Pour tout ceux qui auraient voulu vivre cette époque et ne pouvait tout simplement pas, venez à Tbilisi : cet endroit vous fera du bien. » 

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Tbilisi la nuit / © Lorraine Vaney pour Crossworlds

Lorraine Vaney

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