En Turquie, le poisson d’avril était bien noir

Ce 1er avril, en Turquie, on évite de faire des blagues. Les événements de la veille en tête. Retour en tweets sur les journées du 31 mars et du 1er avril.

Vers dix heures et demi le matin du 31 mars, une coupure d’électricité massive se déclenche dans le pays, de la frontière grecque à la frontière irakienne.

Selon le ministère de l’Energie, il s’agissait de la plus grande panne depuis quinze ans. Le hashtag #BuradaElektrikYok (Ici il n’y a pas d’électricité) est resté dans les tendances mondiales sur Twitter pendant plusieurs heures.

Pompiers appelés à la rescousse des personnes coincées dans les ascenseurs, métros et tramways évacués, avions annulés, mais aussi détecteurs de métaux désactivés. Ce n’est qu’à 20h, soit une-demi journée après, que le ministère de l’Energie annonce enfin que toutes les provinces ont recouvert l’électricité. D’après le journal Hurriyet, le coût de cette panne a été évalué à 700 millions d’euros.


Le lendemain, Reuters cite des hauts fonctionnaires turcs pour l’Energie qui expliquent l’événement par une défaillance dans deux usines du pays, en écartant l’hypothèse de l’attentat ou de la cyber-attaque.

Mais à 12h30, au milieu du chaos, c’est un véritable attentat qui plonge la journée dans le noir.

A travers une publication sur Internet, le groupuscule marxiste du Front révolutionnaire de libération du peuple DHKP-C diffuse la photo d’un procureur, pris en otage au Tribunal d’Istanbul, une arme pointée contre son front. Ce groupe, classifié comme terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les Etats-Unis, est à l’origine de plusieurs attentats-suicide sur le territoire.

A partir de là, tout va très vite.

Ce procureur est chargé de l’enquête sur la mort du jeune Berkin Elvan. Manifestant à Gezi Park en 2013 touché par les balles des polices, son décès à la suite d’un coma au printemps dernier a été le déclencheur de nouvelles manifestations comptant des centaines de milliers de personnes. Son nom est devenu un symbole pour tout les militants de l’ « esprit de Gezi » qui reprochent au gouvernement sa dérive autoritaire.

Les deux preneurs d’otage diffusent leur revendications : confession publique des policiers responsables de la mort de Berkin Elvan, jugement de leur crime par un tribunal « populaire », et fin des charges portées contre les manifestants du printemps dernier. Ils fixent l’échéance de 15h35 (heure locale) au-delà de laquelle le procureur sera tué, disent-ils. L’identité des policiers en question n’a toujours pas été rendue publique.   Autour du Tribunal d’Istanbul, chacun tend l’oreille pour distinguer d’éventuels coups de feu, qu’il relaie aussitôt sur les réseaux sociaux.

Le gouvernement finit par déclarer un ban des médias sur cette crise afin de conduire les négociations au mieux, comme il l’avait fait lors de la prise d’otage à l’ambassade turque de Mosoul en juin dernier. Les chaines de télévision se remettent à commenter la coupure d’électricité, mais les twittos continuent à couvrir les événements, et tant pis si plusieurs arrestations ont eu lieu trois semaines auparavant remettant des tweets en question.  

Alors que l’échéance passe sans bruit médiatique, à 21h, la nouvelle tombe : les deux preneurs d’otage ont été tués, mais le procureur aussi. Deux mois avant les élections législatives, le Premier Ministre Davutoglu dans une allocution télévisée accuse cette attaque qui visait la « démocratie » et loue le travail des forces policières. Au cours de la nuit, dans plusieurs quartiers d’Istanbul, la police a dispersé des manifestants dans le quartier de Berkin Elvan à coup de gaz lacrymogène selon le journal Radikal.

Le lendemain, la journée du 1er avril, même si fonctionnant à l’électricité, n’éteint pas les sueurs froides.

Le matin, une cérémonie funéraire en l’honneur du procureur est organisée au Tribunal d’Istanbul, qui sera rebaptisé du nom du procureur défunt, alors que trente-deux personnes ont été arrêtées au cours de la nuit, du fait de leur appartenance soupçonnée au groupe extrémiste DHKP-C.

Et les répercussions – pratiquement – attendues :

Plusieurs autres attaques pendant la journée ont été médiatisées et réprimées à Istanbul : attentat-suicide contre le Quartier central de la police, attaque contre une branche des locaux du parti AKP Justice et Liberté du gouvernement, et une alerte à la bombe dans un avion de Turkish Airlines en direction du Portugal qui a dû faire demi-tour.

Suite à ces deux journées, le Premier Ministre Davutoglu a attaqué les médias qui avaient choisi de publier l’image du procureur un pistolet sur la tempe car « ces photos servaient d’outils à la propagande terroriste« . « A partir de maintenant, tout le monde fera plus attention à son comportement. » Toute manifestation « menaçant l’intérêt du pays » a aussi été interdite.

Dans une société déjà extrêmement polarisée, et alors que les élections législatives se profilent dans deux mois – permettant peut-être à M. Erdogan d’avoir la majorité nécessaire pour réformer la constitution et en faire un régime présidentiel – les événements sanglants du 31 mars attisent les tensions.

Le premier ministre a demandé aux députés de prier lors de la séance parlementaire du 31 mars 2015

Marguerite Salles
@marguerite_s_

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