En Israël, les Bédouins luttent pour leur reconnaissance

En Israël, notre correspondante a travaillé pour la campagne d’Amnesty International pour la défense des droits de la communauté bédouine. Elle illustre ce billet d’opinion d’un reportage photos réalisé au moment de sa mission sur place, au sud du pays.

Sous la tente, deux tables basses, trois matelas et quelques chaises. Sur le côté, grand format et mis en évidence, le titre de propriété du village datant de l’Empire Ottoman. Je suis à Al Araqib, village « non-reconnu » détruit plus de 100 fois par les autorités israéliennes depuis juillet 2010. Activiste et représentant du village, Aziz al-Touri témoigne :

« Le gouvernement nous laisse dans l’espoir d’un jour reconnaître nos terres, nos villages. Et nous vivons avec cet espoir : celui d’être un jour reconnus ».

Sur les routes du Néguev/Naqab, difficile d’ignorer les villages bédouins aux allures de bidonvilles. Pourtant, ces villages faits de bric et de broc n’apparaissent pas sur les cartes officielles. 11 villages seulement ont été reconnus par le gouvernement, tandis que 35 restent non-autorisés et susceptibles d’être démolis par les autorités israéliennes.

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Dromadaire. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016 © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Région désertique du sud d’Israël, le Néguev couvre 66% des terres du pays pour 10% de sa population. À la veille de la création de l’Etat d’Israël, entre 65 000 et 100 000 Bédouins vivaient sur ces terres. Après la guerre de 1948, seuls 11 000 restaient, la plupart d’entre eux ayant fui ou été expulsés vers la Transjordanie, l’Egypte ou Gaza. Aujourd’hui, du fait d’une forte croissance démographique de la communauté bédouine, le Néguev compte près de 230 000 Bédouins. Plus de la moitié vivent en milieu urbain, dans sept villes planifiées et créées par le gouvernement à partir de 1969.

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Résidente de Bir Hadaj, village bédouin reconnu, au lendemain de démolitions de maisons par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016 © CrossWorlds / Camille Lévy

Le 18 janvier dernier, un résident du village bédouin d’Umm al-Hiran et un policier israélien mouraient dans des circonstances incertaines lors d’affrontements suscités par la mise en œuvre d’ordres de démolition du village. Au-delà de la communauté bédouine, ces morts ont provoqué l’émoi au sein de la population israélienne qui s’est largement mobilisée dans les rues de Tel Aviv pour protester contre le racisme. Ainsi, le 4 février 2017, juifs et Arabes défilaient dans les rues pour dénoncer les démolitions de maisons arabes et témoigner son soutien à la communauté bédouine du pays.

De retour sous les projecteurs, la question de la condition bédouine en Israël mérite davantage d’explications. Citoyens d’Israël, les Bédouins du Néguev constituent une minorité au sein de la minorité arabe palestinienne du pays. Ils font l’objet, selon Amnesty International et d’autres organisations, d’une politique discriminatoire claire de la part du gouvernement, en particulier en termes de droit au logement.

 

Politique discriminatoire et plans d’urbanisation forcée

Considérée par le droit international comme « groupe » ou « peuple autochtone », la communauté bédouine du Néguev devrait, en théorie, bénéficier de droits particuliers. Entre autres, l’ONU  et sa Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones (2007) entend garantir la pleine participation des peuples autochtones aux prises de décisions concernant « leur mode de vie, leurs terres et territoires traditionnels, leur intégrité culturelle ou tout autre aspect de leur vie. »  Pourtant, la communauté bédouine et en particulier les représentants des villages non-reconnus sont exclus des prises de décisions qui les concernent.

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Dromadaire, Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Depuis la création de l’Etat d’Israël, les gouvernements successifs ont élaboré divers plans d’urbanisation forcée des populations bédouines du Néguev, faisant fi de la volonté d’une grande partie de la communauté de conserver un mode de vie traditionnel rural. Il s’agit officiellement de « moderniser » la communauté bédouine – officieusement de mieux la contrôler, selon un processus propre à tout Etat centralisé moderne.

Jusqu’en 1966, le gouvernement israélien regroupe et déplace les populations bédouines dans une zone sous administration militaire connue sous le nom de « Al-Siyaj ». En 1965, la « Loi sur la Planification et la Construction » déclare « agricoles » la plupart des terres de cette région, rendant illégale toute construction – passée ou future – entreprise par les résidents bédouins. Originellement nomade, la population bédouine s’est progressivement sédentarisée à partir du 19e siècle.  Sous l’Empire ottoman puis sous mandant mandat britannique,  la distribution tribale des terres du Néguev/Naqab est progressivement enregistrée dans des registres cadastraux qui seront ignorés par l’Etat d’Israël.

Alors que l’Etat autorisait dans les années 1970 les citoyens bédouins à revendiquer leurs droits et titres de propriété sur leurs terres ancestrales, le processus est gelé au cours des décennies suivantes. En effet, les terres occupées par les Bédouins sont désormais considérées comme terres étatiques par la justice israélienne.

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Décombres au lendemain de démolitions de maisons ordonnées par le gouvernement israélien dans le village reconnu de Bir Hadaj. En 2016, l’association Dukium comptait davantage de démolitions de maisons dans les villages reconnus que dans les villages non-reconnus. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

En 2005, le Plan National Stratégique pour le Développement du Néguev donne le ton pour la décennie à venir : les terres occupées illégalement, selon la loi, par les Bédouins peuvent et doivent être utilisées de manière productive par l’Etat.

En 2011, et malgré les recommandations de la Commission Goldberg – nommée en 2008 par le gouvernement – de « reconnaître autant que possible chacun des villages non-reconnus », le Plan Prawer-Begin entend déplacer 30 000 citoyens bédouins de villages non-reconnus vers des villes planifiées par l’Etat. Approuvé par le gouvernement en 2011 et voté en première lecture à la Knesset en 2013, le projet de loi est abandonné suite à de nombreuses manifestations contre son implantation. Alors que des militants de droite et d’extrême droite protestent contre ce qu’ils considèrent comme un cadeau trop généreux fait à la communauté bédouine par l’Etat, une large partie de la gauche manifeste contre ce qu’elle perçoit comme un plan d’urbanisation forcée profondément discriminatoire.

Placée sous l’autorité du Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural, la communauté bédouine est au cœur des préoccupations de l’actuel ministre Uri Ariel, issu du parti d’extrême droite Foyer Juif. Précisément, celui-ci projette de relancer sous une forme nouvelle le Plan Prawer Begin afin de déplacer la communauté bédouine en zone urbaine. Cette fois encore, aucun représentant de la communauté bédouine n’a été invité à rejoindre le comité en charge du projet de loi.

 

Les villages non-reconnus : démolitions et expulsions forcées

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Décombres au lendemain de démolitions de maisons ordonnées par le gouvernement israélien dans le village reconnu de Bir Hadaj. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de citoyens bédouins vivent dans des villages non-reconnus par le gouvernement. Certains sont le résultat de constructions spontanées et illégales de la part de citoyens bédouins au cours des dernières décennies. D’autres cependant précédaient l’existence-même de l’Etat d’Israël ou sont le fruit de déplacements forcés conduits au cours de la guerre de 1948. Pourtant, le gouvernement israélien refuse indistinctement de reconnaître les droits des populations bédouines sur ces terres.

L’argument avancé par l’Etat est simple : la communauté bédouine serait une communauté nomade qui n’aurait, par conséquent, aucun droit sur les terres d’Israël. Pourtant, le processus de sédentarisation des bédouins du Néguev précède largement la création de l’Etat d’Israël en 1948.

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Résidente de Bir Hadaj, village bédouin reconnu, au lendemain de démolitions de maisons par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Dans ces villages, l’Etat manque à son devoir et ne fournit pas les services de base tels que l’accès à l’eau, l’électricité ou la construction de routes. La plupart des villages n’ont d’ailleurs ni école, ni cabinet médical, ni système d’évacuation des eaux usées.

Reconnus ou non, les villages bédouins font régulièrement l’objet de démolitions et d’expulsions forcées. Saturées, les villes bédouines planifiées et créées par l’Etat depuis 1969 sont les plus pauvres du pays et manquent cruellement d’infrastructures.

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Un enfant dans le village de Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

L’un des membres du Conseil Régional des Villages Non-Reconnus, habitant de Wadi al-Na’am, m’expliquait :

« Nous souhaitons nous moderniser, bien sûr. Mais pas comme ça, pas si brutalement. Mais avant tout, nous devons prendre part aux décisions qui nous concernent et l’Etat doit reconnaître nos droits sur ces terres. »

Il ajoute : « Cela prend du temps. Et puis nous avons nos traditions ».

Condition féminine : la ville libératrice ?

Parmi ces traditions, la claustration des femmes – remarquablement exposée par Germaine Tillion dans Le Harem et les Cousins publié en 1966 au sujet de certaines tribus du Maghreb. La condition des femmes au sein de la communauté bédouine du Néguev est déplorable. Précisément, l’une des raisons pour lesquelles les Bédouins refusent de s’installer en ville est la promiscuité imposée par le milieu urbain. Dans ce système patriarcal, polygame et endogame, une femme appartient à son mari et ne saurait être vue par des hommes extérieurs à la famille.

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Deux des 14 enfants du chef du village. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Du fait même de cette promiscuité, la ville semble dans une certaine mesure être un élément libérateur pour ces femmes prisonnières d’un système de  mœurs extrêmement sexiste. Force est de constater que la très large majorité des organisations féministes bédouines sont le fruit du travail de femmes installées dans les villes et confrontées à un mode de vie différent de celui des villages.

Mais la tentative étatique de passage forcé vers la « modernité » par un gouvernement parfaitement extérieur au groupe et ignorant de son mode de vie constitue une violence aux yeux de cette population autochtone, entraînant résistances psychologiques et sociales dans les villages.

Pris au piège d’une forme de mission civilisatrice menée par le gouvernement, les Bédouins du Néguev vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Les agissements du gouvernement constituent de graves violations des droits humains contre lesquelles de nombreux citoyens israéliens se battent chaque jour. Nombre d’organisations locales travaillent d’arrache-pied pour défendre la cause des Bédouins du Néguev. Parmi elles, Adalah, Dukium (the Negev Coexistence Forum for Civil Equality) et A New Dawn in the Negev fournissent un travail formidable. Observations de terrain, recueil de témoignages et rédaction de rapports, ils œuvrent aussi à la compréhension de l’autre pour la construction d’un rapport de confiance intercommunautaire à travers l’art et l’éducation.

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Enfant du village bédouin de Bir Hadaj. M’invitant à boire le thé, sa mère s’excusait de me recevoir dans de telles conditions. Quelques jours plus tôt, sa maison était démolie par les autorités israéliennes. Bir-Hadaj, Israël, Novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

Ces photos ont été prises en novembre 2016 dans le village bédouin de Bir-Hadaj (6000 habitants) où des démolitions de maisons venaient d’avoir lieu. Pourtant reconnu par le gouvernement en 1999, le village ne dispose toujours pas d’accès à l’eau courante et à l’électricité. 

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Pour aller plus loin :

Carte interactive des villages bédouins par Dukium – Negev Coexistence Forum

Arik Rudnitzky, Dr. Thabet Abu Ras. The Bedouin Population in the Negev. The Abraham Fund Initiatives, March 2012

Amnesty International Israel – Campagne pour la défense du droit au logement de la communauté bédouine[/box]

Camille Lévy

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