Le vote en perte de sens en Hongrie

Alors que l’Europe choisit ses futurs parlementaires européens, notre correspondante Aurélie Loek raconte le désamour des Hongrois pour le vote.
Crépuscule à Budapest, Mars 2019. © Aurélie Loek / Crossworlds

Crépuscule à Budapest, Mars 2019. © Aurélie Loek / Crossworlds

 

« Au début, j’étais très content de voter mais maintenant, ça ne représente plus rien », estime Andor. Pour cet Hongrois de 30 ans, l’actuel Premier ministre Viktor Orban est « imbattable » grâce à un système électoral devenu trop complexe à ses yeux. Alors ce dimanche 26 mai, il ne votera pas aux élections européennes. Restaurateur à Budapest, il n’est pas enregistré sur les listes électorales.

« Je viens de Szeged donc c’est mon adresse officielle. Normalement si je veux voter, soit je retourne là-bas, soit il faut que je fasse une demande pour pouvoir voter dans la capitale », justifie-t-il. « Il y a beaucoup de gens de mon âge, qui décident de venir travailler à Budapest, et qui n’ont pas changé d’adresse officielle. Si je faisais une demande, je pourrais voter ici mais je voterais pour le politicien de chez moi, je ne pourrais pas voter comme quelqu’un qui habite officiellement à Budapest. »

Ne se sentant pas vraiment concerné, il n’a pas entrepris les démarches pour rectifier sa situation.

Un système électoral créé sur mesure par le Fidesz

Il faut dire que le système électoral hongrois est un système complexe et qui avantage grandement le Fidesz, parti de Viktor Orban, l’actuel Premier ministre.

Au pouvoir depuis 2010 (52,73% des voix), il a été réélu en 2014 et attaque depuis avril de l’année dernière son troisième mandat. Des ré-élections qui découlent notamment d’une réforme du système électoral menée en 2011.

© Aréat / Wikipédia commons

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En effet, lors des élections législatives, scrutin à un tour organisé tous les quatre ans, les Hongrois doivent voter deux fois ; un vote pour le représentant local qu’ils enverront au Parlement, et un vote pour le parti élu sur la scène nationale.

Les 199 députés du Parlement ne sont donc pas tous des représentants locaux. Aux 106 sièges destinés aux circonscriptions électorales, s’ajoutent 93 sièges qui reviendront indirectement à des personnalités choisies par listes à la proportionnelle.

Largement critiqué, ce système rend très compliqué l’accès des plus petits partis au Parlement. Auparavant, il y avait plus de députés pour des districts représentants un nombre moins important de citoyens. De plus, le système de report de voix bénéficiait au perdant et non à celui arrivé en tête dans chaque district comme c’est le cas maintenant. En somme, c’est un système taillé sur mesure pour que le Fidesz reste au pouvoir pour de longues années.

En plus de cela, les Hongrois de l’étranger ne peuvent pas tous voter de la même manière. Ceux installés en Serbie, en Ukraine, en Roumanie et en Slovaquie pourront voter par correspondance tandis que les autres devront se déplacer en consultat.

Or le premier groupe représente des minorités ethniques hongroises vivant dans les pays voisins, historiquement en accord avec la ligne politique patriotique développée par Viktor Orban. Cet avantage, parmi d’autres, permet au Premier ministre de conserver leur soutien.

En parallèle, les autres Hongrois de l’étranger sont souvent ceux qui ont quitté leur pays pour des raisons économiques ou politiques et sont donc principalement contre le régime au pouvoir.

Une opposition saucissonnée et écrasée par un Fidesz omnipotent

« Après, l’autre problème, parce que le problème n’est pas seulement la faute du système, c’est qu’il n’y aucune force d’opposition, vraiment, si on me demandait, je serais incapable d’en citer une » continue Andor.

En avril 2018 par exemple, le Fidesz a récupéré 133 sièges, lui permettant de faire passer toutes les législations présentées, même les plus controversées. Pour les élections européennes, c’est encore une fois ce parti qui est en tête des sondages.

Cette explosion des forces d’opposition est due à plusieurs évolutions sur la scène politique hongroise. Tout d’abord, une série de scandales découverts alors que le parti socialiste hongrois était au pouvoir (de 2002 à 2009) a largement compromis ce parti, le MSzP.

Depuis, de nouveaux partis à gauche (LMP, verts de gauche, 2009) et au centre (Momentum, 2017) ont été créés ou sont nés de scissions (DK, centre-gauche, 2011) mais ceux-ci ont du mal à se faire une place dans le paysage politique et médiatique pour véritablement constituer une force d’opposition.

De l’autre côté du spectre politique, le parti historique de droite, très conservateur, le KDNP, s’est allié avec le Fidesz. Quant au parti d’extrême-droite, le Jobbik, c’est la seconde force représentée au Parlement, même si elle est bien loin derrière la coalition au pouvoir. Dépassé par la droite par le Fidesz qui développe un discours politique encore plus nationaliste, son recentrage a conduit à une division et la création du Mouvement Notre Patrie.

Asseoir sa légitimité par le vote

Le vote est un enjeu de première importance en démocratie puisque c’est sur celui-ci que repose la légitimité politique. Orban l’a bien compris. En 2010, élu avec 52,73% des voix, il annonce dans son discours « une révolution par le vote ».

En 2018, avec la victoire d’autant de sièges, son succès était incontestable. Malgré quelques réserves, Andor le reconnaît : « Je pense qu’il est légitime mais après j’ai entendu beaucoup de choses sur de la triche lors de l’élection ».

En effet, après les élections législatives en avril 2018, des observateurs de l’OSCE ont exprimé leurs doutes vis-à-vis du scrutin. Dans un rapport cinglant, ils ont reconnu qu’un choix large de candidats était présenté mais qu’un véritable débat politique avait été très difficile, du fait d’une « rhétorique intimidante et xénophobe, [de] biais médiatiques et [du] financement opaque de la campagne ».

Des observations qui sont encore d’actualité pour les élections européennes, créant un environnement qui n’incite pas les Hongrois à s’intéresser à ce sujet.

Les instituts de sondages hongrois (Medián, Nézőpont, Publicus, Századvég, ZRI-Závecz) s’accordent pour dire que la participation sera faible en ce week-end électoral, autour de 35%.

Aurélie Loek, correspondante en Hongrie

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