En Espagne, les féministes élèvent la voix contre Vox

Hildegard Leloué, correspondante de CrossWorlds en Espagne revient sur l’idéologie anti-féministe du parti d’extrême droite espagnol Vox avec une militante des droits des femmes : Diana Ximena.

« Je suis une femme et j’aimerais me libérer de votre burka idéologique » affirme Rocío Monasterio, leader de la formation madrilène de Vox à propos de la grève féministe organisée ce 8 mars.

D’après le parti d’extrême droite espagnol Vox pour qui la journée internationale du droit des femmes n’est qu’une « pantomime subventionnée », les concepts de changement climatique, de violence de genre et de patriarcat représentent autant de fables contemporaines dont ils démentent vigoureusement l’existence sur leurs réseaux sociaux.

Vox et la cécité obstinée face aux chiffres

 

Face à ce déni d’enjeux contemporains majeurs, on se permettra le rappel de quelques statistiques émanant de l’Institut National de Statistiques espagnol stipulant par exemple que sur les près de 2000 femmes mortes de manière violente dans ce pays depuis 1999, 52,5% le furent des mains de leur conjoint ou ex-conjoint tandis qu’une mort sur six causée par une agression correspond à un féminicide.

Malgré l’évidence des chiffres, Vox peine visiblement à ouvrir les yeux. Fondé en 2013, ce parti « pro-vie », anti-islamique, hostile à l’immigration et opposé à l’union de personnes de même sexe est issu d’une scission au sein du Parti Populaire (PP), son but étant de regrouper les votants de droite désabusés par les politiques du PP.

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Interview de Santiago Abascal, président de Vox, lors de la cinquième « marche pour la vie ». Madrid, 2014. © HazteOir via Wikipédia

 

Si les polémiques entourant ce parti génèrent pour l’instant plus de bruit que celui des bulletins en sa faveur chutant dans les urnes, les chiffres de son ascension demeurent inquiétants : avec près de 11% des voix et 12 sièges remportés aux élections du Parlement d’Andalousie en 2018, Vox devient le premier parti d’extrême droite représenté dans un parlement autonome espagnol depuis 36 ans, et séduit en particulier les municipalités où les flux migratoires en provenance de l’extérieur de l’Union européenne sont les plus forts.

Un tournant politique inévitable certes, mais vers quelle direction ?

 

A l’aube des élections parlementaires européennes, municipales et de plusieurs communautés autonomes à venir en mai prochain, questionner les programmes à travers le prisme du genre et des droits des femmes s’impose indubitablement.

Diana Ximena est secrétaire de l’association Por Ti Mujer de Valence et chargée de la coordination de projets axés autour de l’aide juridique aux femmes migrantes et victimes de violence genrée. Elle a accepté de dresser pour nous un portrait de la condition des femmes en Espagne et d’aborder les menaces que fait peser Vox sur cette dernière.

« Dans la période pré-électorale où nous nous trouvons, l’égalité des genres se retrouve au centre de l’arène politique. Le parti d’extrême droite Vox, par ses idéaux, prône indubitablement un retour en arrière, chose dont nous devons tenir compte à l’heure d’élire nos représentants. »

D’autres mouvements hostiles aux droits des femmes s’expriment également, à l’image d’HazteOir : un groupe ultra-catholique faisant campagne dans toute l’Espagne au moyen de bus recouverts de messages antiféministes ou transophobes. Ses militants et militantes prétendent notamment « que seules les violences domestiques peuvent être considérées comme des violences genrées » », niant ainsi toutes les autres formes qu’elles peuvent prendre.

« Bien que l’Espagne ait accompli des progrès considérables ces dernières décennies, il reste encore beaucoup à faire. En effet, si de nombreux protocoles ont été créés dans le sens de l’égalité des genres, la réalisation effective des objectifs laisse à désirer. »

A qui la faute ? « Le rôle des organisations et de la société civile est d’opérer un suivi de ces plans gouvernementaux, pour faire en sorte qu’ils continuent à avancer, et à se consolider. Nous verrons ce qu’il advient avec les gouvernements suivants, mais pour le moment, je pense qu’il y a un réel manque de volonté politique à ce sujet. »

Dérives machistes et manque de ressources : les défis du féminisme en 2019

 

Car si le XXIème siècle fut source de progrès en matière de droits des femmes, émergent également avec lui de nouvelles formes de machisme :

« En dépit de la progression certaine du droit des femmes, je décèle un retour en arrière chez la génération espagnole actuelle. Les réseaux sociaux, tout merveilleux qu’ils puissent être, peuvent également se transformer en espaces de contrôle pour les femmes et nuire à leur émancipation. De nouveaux comportements s’observent ainsi chez les jeunes couples, où il est courant qu’un partenaire demande à sa compagne de justifier de son emploi du temps en envoyant une photo ou sa géolocalisation dès qu’il le lui demande. »

Diana Ximena nous enjoint donc à surveiller et remettre en question l’utilisation que nous faisons des réseaux sociaux dans notre vie privée, mais lorsque l’atteinte aux droits fondamentaux ou à la sécurité est telle qu’il faut saisir la justice, comment la loi protège-t-elle les femmes victimes de violences de genre ? Pas très bien, d’après les chiffres de feminicidio.net. En 2017, le pourcentage de condamnation pour violences de genre ne s’élève qu’à 11,07% devant les tribunaux pénaux selon le site féministe.

Pourquoi ? « Par manque de ressources, qu’elles soient de natures privées, publiques ou associatives. L’un des défauts principaux de la justice espagnole au propos des violences de genre est définitivement le manque de ressources financières et humaines dont elle dispose » considère Diana Ximena.

Quand Vox s’immisce dans le droit, les féministes défendent les leurs

 

Manifestation féministe le 8 mars 2018, Tenerife. © 8mundo Flickr via Compfight cc

Manifestation féministe le 8 mars 2018, Tenerife. © 8mundo Flickr via Compfight cc

 

Et puisque nous abordons le sujet législatif, il est de notoriété publique que Vox entend abroger la Loi de Protection Intégrale contre la Violence de Genre pour la substituer par une « loi de Violence Intrafamiliale ».

Là où la première facilite l’assistance des victimes (garantissant protection sociale, aide économique et tutelle juridique), la seconde ôte toute dimension de protection spécifique à la femme. Cette bascule viserait à corriger un soi-disant caractère discriminatoire à l’égard du sexe masculin.

Pour compléter ce tableau, il suffit de regarder ce que Vox publie en guise d’en-tête de son site officiel en préparation du 8 mars : une vidéo où des femmes protestent contre la manifestation féministe à venir, ne se sentant pas représentées par un féminisme qui, selon elles, promeut la domination de l’homme par la femme et la criminalisation de la gente masculine.

Des contenus similaires comparant le féminisme espagnol actuel à une forme d’endoctrinement suprémaciste et totalitaire font légion sur le compte Twitter du parti, avec pour étendard le hashtag #NoHablesEnMiNombre (« ne parle pas en mon nom »). Un essor qui n’est pas sans rappeler l’avertissement de Diana Ximena au sujet des réseaux sociaux.

Les jeunesses socialistes andalouses ripostent avec cette affiche de convocation pour le 8 mars/ Espagne, mars 2019. © JSA

Les jeunesses socialistes andalouses ripostent avec cette affiche de convocation pour le 8 mars/ Espagne, mars 2019. © JSA

 

Face à la menace protéiforme que représente la montée de l’extrême droite populiste, les féministes espagnoles se fédèrent quant à elles sous les termes : « Ni un paso atrás ! », c’est à dire « Pas un pas en arrière ! », reprise d’un slogan de la résistance antifasciste soviétique.

Ce 8 mars, le féminisme espagnol fera donc entendre sa voix dans le but de faire taire la Vox du patriarcat, en espérant lui faire perdre son latin.

Par Hildegard Leloué, en Espagne.

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